«Parasite»: ceux d’en bas

Là où les protagonistes perdent  le contrôle,  le cinéaste Bong Joon-ho maintient  le sien pendant qu’explose,  au moment opportun  et pas avant, l’apothéose.
MK2 Mile End Là où les protagonistes perdent le contrôle, le cinéaste Bong Joon-ho maintient le sien pendant qu’explose, au moment opportun et pas avant, l’apothéose.

Dire que la famille Kim peine à joindre les deux bouts tient de l’euphémisme. Entassés dans un taudis de Séoul cafardeux (et infesté, pour le compte), le père Ki-taek, la mère Chung-sook et leurs deux enfants Ki-woo et Ki-jung survivent en piratant les réseaux cellulaires environnants, alternant petits boulots et fraudes mineures. Leur chance tourne lorsqu’un ami, à la veille d’émigrer aux États-Unis, propose de recommander Ki-woo pour lui succéder comme professeur d’anglais au sein d’un riche foyer, celui des Park. L’entrée du jeune homme au service de ces derniers constitue le point de départ d’une critique sociale mordante fertile en humour noir et en suspense : Parasite, une Palme d’or signée Bong Joon-ho.

Car une fois l’emploi du fils assuré, le clan Kim met en place une stratégie implacable afin que ses différents membres intègrent la domesticité des Park en lieu et place de prédécesseurs, qui, un à un, reçoivent leur avis de licenciement avant d’avoir pu comprendre ce qui se passe. De manière à ne pas éveiller les soupçons, les Kim dissimulent leur lien de parenté, déterminant les divers a priori et préjugés des Park pour mieux les manipuler — imaginez un croisement entre Chabrol et Buñuel.

Mais voilà qu’un soir, une découverte ahurissante vient tout compromettre, mettant la table pour un bas-les-masques… apocalyptique. Quand ledit épisode survient, on accepte sa charge baroque improbable, car d’entrée de jeu, Bong Joon-ho a su préparer le cinéphile en glissant un autre passage où la puissance symbolique prime la notion de vraisemblance en la transcendant. Il s’agit de cette séquence, au commencement, où Ki-taek enjoint aux siens de ne pas fermer la fenêtre lorsque des vapeurs d’épandage antivermine envahissent la rue en surplomb de leur « demi-sous-sol » : ça leur fera une extermination gratuite, argue-t-il pendant que ses proches s’étouffent à qui mieux mieux dans un nuage toxique.

Le titre Parasite, on l’aura dès lors compris, est à prendre au propre et au figuré, et en grinçant davantage qu’en riant.

Réflexion au long cours

Le film constitue une sorte de déconstruction satirique, en contexte moderne, de l’auguste formule Maîtres et valets (ou Upstairs, Downstairs). On y retrouve maints archétypes du genre, tels ceux de la gouvernante qui a fait sienne la maisonnée, du tuteur sans le sou et de l’héritière qui se lancent des œillades amoureuses, de la maîtresse de céans aliénée par une existence régie par des codes étouffants qu’elle contribue elle-même à maintenir… À la différence que chacune de ces figures se voit d’une manière ou d’une autre subvertie, Bong Joon-ho substituant à la sentimentalité souvent inhérente à ce type de récits une lucidité féroce.

Ce n’est pas la première fois que l’auteur sud-coréen s’intéresse au thème des classes sociales. C’est en l’occurrence une constante de son œuvre, à l’avant ou à l’arrière-plan. Son premier gros succès, le remarquable Memories of Murder, sur une enquête véridique pour trouver un meurtrier en série, repose en bonne partie sur la tension entre un détective de province et un collègue de Séoul obligés de collaborer, avec entre eux un clivage important de formation, de moyens, mais également de croyances. The Host tourne autour d’une famille à faible revenu confrontée à un monstre mutant sorti de la rivière Han… Mother conte le parcours périlleux d’une mère courage (et célibataire) décidée à innocenter son fils accusé de meurtre face à des autorités trop heureuses d’avoir trouvé dans le jeune homme simple d’esprit un coupable tout désigné… Et il y a évidemment Le transperceneige (Snowpiercer) et son super-train fonçant en pleine glaciation postapocalyptique, avec dans la voiture de queue la plèbe ouvrière survivante et dans la locomotive, un créateur tenant du 1 % (l’acteur fétiche Song Kang-ho, qui joue le patriarche chauffeur dans Parasite, tient la vedette dans plusieurs de ses films).

Bref, le cinéaste poursuit une réflexion au long cours dans un genre différent : après le drame policier et la science-fiction, au tour de la comédie satirique de prêter ses codes à Bong Joon-ho (qui en avait tâté à ses débuts dans le choral Barking Dogs Never Bite, ou les malheurs d’un universitaire chômeur, entre autres personnages).

Plus que jamais, Bong Joon-ho fait montre d’une virtuosité, on osera l’hyperbole, orgasmique. Sa mise en scène n’est pourtant pas le moins du monde flamboyante. Au contraire, elle est à l’image des Kim : d’une aisance trompeuse rendue possible par un sens redoutable de la préméditation.

Inattendu et brillant

Toutefois, là où les protagonistes perdent le contrôle, le cinéaste maintient le sien pendant qu’explose, au moment opportun et pas avant, cette apothéose dont l’outrance sanguinolente calculée offre un contraste saisissant, et d’autant plus fort, avec la façade de mesure qui a précédé.

Durant tout le film, le cinéaste répète le motif de l’escalier dans ses compositions hyperprécises, que ce soit ceux construits dans la demeure des Park ou ceux que les lignes architecturales dessinent dans le cadre. Le positionnement des personnages y est, il va sans dire, primordial quant à la lecture des situations : rien n’est laissé au hasard.

Ainsi, lorsque Ki-woo se présente chez les Park, il est d’abord montré en train de gravir la rue. De fait, la maison ultramoderne des Park se dresse en haute ville, contrairement au logis des Kim, qui eux croupissent en basse ville. Là encore, ce que fait Bong Joon-ho avec un concept universel, mais rabâché si on n’y prend garde, s’avère brillant. À terme, l’ingéniosité de son scénario se révèle à la hauteur de celle des Kim : antihéros aux dents longues pour fable carnassière. Ah, et dire que le propos de Parasite est d’actualité, ça aussi, c’est un euphémisme. 

 

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Parasite (V.O., s.-t.f.)

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Thriller satirique de Bong Joon-ho. Avec Song Kang-ho, Lee Sun-kyun, Cho Yeo-jeong, Choi Woo-shik, Park So-dam. Corée du Sud, 2019, 132 minutes.