«Les fleurs oubliées»: d’engagement et de transmission

Roy Dupuis, Yves Jacques, Marc-André Forcier, Gaston Lepage, Émile Schneider forment la famille du cinéaste pour son dernier film, «Les fleurs oubliées».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Roy Dupuis, Yves Jacques, Marc-André Forcier, Gaston Lepage, Émile Schneider forment la famille du cinéaste pour son dernier film, «Les fleurs oubliées».

Albert fut jadis un agronome à la solde de Transgenia, une multinationale spécialisée dans les pesticides. Pénitent et vivant désormais en réclusion sur son voilier, il s’est depuis converti à l’apiculture. Avec son neveu Jerry, il pollinise les toits de la métropole, en plus de produire un hydromel délicieux. Percevant en Albert un héritier, et las du paradis, voilà que le frère Marie-Victorin revient parmi les vivants. À la bande s’ajoutent bientôt une puissante avocate et une journaliste militante. Ce, tandis qu’un peu partout, des champs de maïs transgéniques où peinent des travailleurs mexicains sont incendiés. Délirante prémisse que celle du film Les fleurs oubliées ? On n’en attend pas moins d’André Forcier !

Forcier qui met ici son type de réalisme magique unique et sa « manière » (« j’ai peut-être pas de manières, mais j’ai une manière », se plaît-il à dire) tout aussi caractéristique au service d’une fable ouvertement écolo. Ce n’est, pour le compte, pas la première fois que le cinéaste conjugue cinéma de l’imaginaire et cinéma engagé, Je me souviens constituant un exemple récent.

Les fleurs oubliées marque en outre la première coréalisation d’André Forcier en près de cinquante ans de métier. En effet, l’un de nos plus singuliers auteurs s’est adjoint la collaboration de son fils François Pinet-Forcier, qui a en outre composé la musique, en plus de participer à l’écriture du scénario avec son frère Renaud Pinet-Forcier et leur mère, la productrice Linda Pinet (avec l’apport de Jean Boileau).

J’ai peut-être pas de manières, mais j’ai une manière

« Mon père a toujours été dans ses univers de cinéma, aussi loin que je me souvienne, confie François Pinet-Forcier. Là, qu’il m’invite comme ça à venir réaliser avec lui… Je vois ça comme un voyage de pêche que t’as hâte de faire avec ton père, et un jour ça se produit et c’est juste du bon temps. J’ai découvert pendant le tournage des facettes de mon père que je ne connaissais pas, auxquelles je n’avais jamais eu accès. »

Sachant tout cela, faut-il s’étonner que le thème de la famille, ou plus spécifiquement de la transmission, soit au cœur du film ? C’est en l’occurrence pendant la production de son précédent film, Embrasse-moi comme tu m’aimes, qu’André Forcier commença à mûrir la proposition en question, avec en tête un habitué de son œuvre : Roy Dupuis. Les fleurs oubliées est leur cinquième collaboration.

« On venait de tourner la scène où Roy se fait rentrer dans le mur en y laissant son empreinte, et je lui ai dit : “ Roy, je t’ai jamais écrit un vrai premier rôle. Il faudrait que je remédie à ça . À partir de là, j’ai commencé à imaginer un personnage proche de lui, de ses valeurs, de ses convictions, que je partage. Je lui ai donné le nom d’Albert Payette, parce que ça, c’est le nom de l’acteur qui joue Amédée Croteau dans L’eau chaude, l’eau frette, et Albert avait auparavant été agronome », explique le cinéaste.

Comme dans la vie

Autre « métaréférence », André Forcier — Marc-André pour les intimes — se paie un délicieux clin d’œil au magnifique Une histoire inventée, dans lequel Louise Marleau traînait dans son sillage un cortège d’hommes pâmés. Dans Les fleurs oubliées, au tour de Roy Dupuis d’être entouré d’un essaim de femmes extasiées. Lorsqu’on aborde ladite séquence, le comédien sourit, hésite, puis se lance : « C’est sûr que le personnage est un peu basé sur moi, Marc-André ne s’en est pas caché… Ce détail-là correspond plus à ma jeunesse, où j’étais un peu suivi, comme ça ; Marc-André s’amuse avec ça. Quoique je le soupçonne d’être jaloux », lance l’acteur à la blague.

« Mais sérieusement, qu’un cinéaste de sa trempe, pour qui j’ai un respect infini, m’écrive un rôle, c’est un tel cadeau : je ne connais pas beaucoup d’acteurs qui refuseraient d’apparaître dans un de ses films. Quand il t’offre un rôle, c’est comme de te faire donner un bonbon : il ne te reste qu’à le déballer et à le savourer. »

Rayon environnement, Les fleurs oubliées dresse un constat alarmant tout en refusant de céder à l’accablement. D’ailleurs, la jeune journaliste idéaliste que campe Juliette Gosselin livre une tirade enflammée à l’agronome tenté par le cynisme de Roy Dupuis : à son désespoir, elle oppose l’espoir. Où se situe le comédien qui, dans les faits, n’a jamais hésité à joindre l’action à la parole en matière de luttes environnementales ?

« Je dirais que je me trouve au milieu. Il y a quelques années, j’étais devenu pessimiste, mais là je constate que la révolution écologique est, de toutes les révolutions de l’histoire de l’humanité, celle qui se déroule le plus rapidement. Un exemple tout simple : les sacs de plastique. Une fois qu’on s’est mis à en parler, ça n’a pas pris une génération avant que des actions concrètes soient entreprises ; c’est pas réglé, mais bon. L’information circule plus vite qu’avant… En même temps, je nous vois nous entêter, comme société, dans des projets qu’on sait néfastes… »

À l’époque, poursuit-il, « quand on a fait le documentaire Chercher le courant, on est arrivé à la conclusion que le projet de la Romaine est, un, ruineux, deux, pas idéal sur le plan environnemental, et trois, un désastre pour la biodiversité. La biodiversité dont on se sacre un peu parce qu’il ne s’agit pas de nous, les humains, alors qu’en termes d’importance, c’est encore plus préoccupant que les changements climatiques ; les abeilles, on en a besoin. Mais bref, les libéraux perdent aux élections, le PQ embarque et le gouvernement Marois envoie des spécialistes faire une étude qui confirme nos conclusions… Tout ça pour aller de l’avant quand même, parce que c’est une machine trop grosse pour être arrêtée. Même si on sait qu’elle nous est nuisible, collectivement. Et quand je vois ça, je me dis qu’on est peut-être là où on mérite d’être. »

Pour l’anecdote, la passion communicative de Roy Dupuis est l’une des composantes qu’a récupérées André Forcier pour le personnage. Idem pour Jerry, ce neveu qui assiste Albert dans son œuvre entre deux performances dans son band punk : Émile Schneider s’y est reconnu à maints égards, et pour cause. « Mon père est apiculteur. Il est le premier au Québec à avoir reçu un permis pour la fabrication d’hydromel — Marc-André y a goûté », précise l’acteur en aparté.

« Quand j’étais petit, la fenêtre de ma chambre donnait sur les ruches. En ville, j’ai mes propres ruches : ce sont les miennes qu’on aperçoit dans le film. Roy a rendu visite à mon père, qui lui a montré les rudiments de la manipulation : Roy fait tout lui-même dans le film. Et puis ma mère est herboriste : j’ai grandi avec La flore laurentienne du frère Marie-Victorin sur la table du salon… Le militantisme, les manifs : mes parents m’ont élevé là-dedans. Je m’attends à ce qu’ils aient les larmes aux yeux à la première. Je suis ému rien qu’à y penser. J’étais ado et la vue des champs traités aux pesticides me révulsait. Dans mon quotidien, je tâche de faire des choix conséquents, mais pour ce qui est de la portée, je me perçois plus comme un guerrier de l’imaginaire. J’aime qu’un film comme celui-là arrive et tente de faire une différence. Un film à la fois, pourquoi pas ? » lance Émile Schneider, qui partageait avec Juliette Gosselin la vedette d’Embrasse-moi comme tu m’aimes.

Un nouveau venu

Au sein d’une distribution où apparaît une majorité de visages familiers dans le cinéma de Forcier, un nouveau se détache : celui d’Yves Jacques, alias le frère Marie-Victorin. « J’aime l’ambiguïté qui accompagne le personnage : existe-t-il, est-il une hallucination d’Albert ? Ça repose sur le jeu de Roy, qui est fabuleux. Et j’aime aussi qu’on n’soit pas fidèle à la vraie vie de Marie-Victorin : il y a dans le traitement ce grain de folie propre à Forcier. »

Pour la petite histoire, le cinéaste avait autrefois songé à confier le rôle de l’albinos d’Au clair de la lune à Yves Jacques. Pris par son spectacle Slick and the Outlags, l’acteur fraîchement sorti de l’école déclina l’offre, la mort dans l’âme. « J’avais 21 ans et il m’avait vu à la télé dans un numéro tiré du show. J’étais dans un bar entre Montréal et Trois-Rivières avec le groupe, et j’avais M. Forcier au téléphone à qui je devais dire que je ne pouvais pas jouer dans son film. Je filais tellement cheap. C’était une période difficile. J’étais très mal dans ma peau : je voulais plaire à ma gang, je cachais mon homosexualité… Sauf que j’avais mal compris : au fond, ce que Marc-André me demandait, c’était si ça me tentait de travailler avec lui. Le cas échéant, il m’aurait écrit un rôle dans un film futur. Ce n’était pas pour tourner sur-le-champ. Mais à cause de ce malentendu, j’ai été persona non grata avec lui pendant quarante ans. On en a beaucoup ri lorsqu’il a levé la pénitence. »

Mieux vaut tard que jamais, dit-on. Et voici qu’Yves Jacques vient grossir les rangs de l’imposante et merveilleuse famille, réelle autant que cinématographique, d’André Forcier.
 

Dévoilé au Festival du nouveau cinéma, qui rend hommage cette année au cinéaste, Les fleurs oubliées prend l’affiche le 25 octobre.

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