«Apapacho»: colorée cérémonie des adieux

Fanny Mallette a hérité d’un rôle ingrat, mais peu à peu nuancé et émouvant.
Axia Films Fanny Mallette a hérité d’un rôle ingrat, mais peu à peu nuancé et émouvant.

Chaque culture fait face à la mort à sa façon : certaines sont plus austères que d’autres, ou plus flamboyantes. C’est le cas au Mexique, où l’expression « haut en couleur » prend tout son sens à la fin du mois d’octobre, le souvenir des défunts étant célébré dans la joie, l’abondance, avec des autels funéraires bien garnis et des cimetières aux allures de jardin, voire de fête foraine. Là-bas, rien de plus vivant que le jour des Morts.

C’est cette vitalité que tente de capter Marquise Lepage (Des marelles et des petites filles, Martha qui vient du froid) dans Apapacho, une caresse pour l’âme. Comme dans ses documentaires, son approche, toujours pleine d’humanisme, n’est pas si différente lorsqu’elle aborde la fiction. On pourrait même dire qu’elle est ici à la frontière de deux genres, observant des traditions qui visiblement la fascinent tout en injectant à ses personnages québécois des préoccupations, des doutes qui s’apparentent aux siens.

Rien n’est plus révélateur que nos premières réactions à notre arrivée dans un pays étranger : l’insécurité des uns est exacerbée et la curiosité des autres ne semble jamais satisfaite. Ce constat apparaît flagrant en observant Estelle (Fanny Mallette, dans un rôle ingrat peu à peu nuancé et émouvant) et sa jeune sœur Karine (Laurence Leboeuf, pleine d’assurance, même en espagnol), tandem pas si harmonieux où la première n’arrive jamais à cacher ses angoisses, tandis que la seconde, artiste peintre, semble faire corps avec ce paysage campagnard et luxuriant. Estelle voudrait plutôt voir la mer, et ne se prive jamais de le répéter.

Quelques flash-back illustrent les différends et le passé familial (aux apparences idylliques) des deux femmes, elles qui traînent aussi dans leurs bagages le deuil de leur sœur, morte dans des circonstances tragiques. Grâce aux propriétaires de leur résidence temporaire — que Karine semble bien connaître —, dont une artiste au tempérament aussi libre qu’elle, c’est tout un pan de la culture mexicaine qui se révèle à ces deux femmes qui trimbalent aussi tout un lot de frustrations.

Leur dynamique apparaît d’abord quelque peu télégraphiée, chaque personnalité étant bien campée, la cinéaste forçant le trait pour souligner le fossé qui les sépare. Peu à peu il se comble, et le récit en vient à épouser la quiétude des lieux, leur beauté, s’attardant par la suite aux gens des environs dans une posture quasi anthropologique. Car Estelle ignorait les intentions véritables de Karine en acceptant de la suivre dans cette région où le tourisme de masse n’a visiblement pas encore fait trop de ravages, d’abord réfractaire à embrasser les rites locaux pour apaiser ses propres souffrances.

Comme si la fiction décidait de céder sa place, Marquise Lepage prend prétexte d’une longue visite de maisons joliment décorées pour célébrer ce puissant rituel où se côtoient le festif et le macabre, le kitsch et le dénuement. Exercice thérapeutique pour tout un peuple (dont les souffrances socio-économiques et celles liées au commerce de la drogue sont ici passées sous silence), ses bienfaits se répercutent inévitablement sur ces deux âmes tourmentées venues du Nord. Et qui, chacune à sa façon, sera forcée de le perdre (un peu) pour retrouver une part d’elle-même atrophiée par les mensonges, les silences et les blessures d’enfance.

La démonstration des bienfaits de ce voyage aux contours initiatiques s’effectue dans une trajectoire prévisible, réconfortante, aux justifications psychologiques parfois surlignées, mais marquées aussi par la sincérité de la démarche, visiblement autobiographique. Faire son deuil par le biais de la fiction s’avère tout aussi légitime.

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Apapacho, une caresse pour l’âme

★★★

Drame psychologique de Marquise Lepage. Avec Laurence Leboeuf, Fanny Mallette, Sofia Espinosa, Arturo Rios. Québec, 2019, 89 minutes.