«Douleur et gloire»: un Almodóvar introspectif

Sans jamais céder au mimétisme, Antonio Banderas fait sienne la présence physique d’Almodóvar, sa posture… Même lorsque ses yeux brillent un instant et que ses lèvres esquissent un demi-sourire.
Métropole Films Sans jamais céder au mimétisme, Antonio Banderas fait sienne la présence physique d’Almodóvar, sa posture… Même lorsque ses yeux brillent un instant et que ses lèvres esquissent un demi-sourire.

Lorsque les cinéastes font de ce septième art qui les passionne leur sujet, cela donne souvent des films mémorables. Vincente Minnelli avec The Bad and the Beautiful, François Truffaut avec La nuit américaine, Mike Nichols avec Postcards from the Edge, Robert Altman avec The Player, Tim Burton avec Ed Wood, toute l’œuvre de Hong Sang-soo : la liste est longue. Toutefois, lorsque les principaux intéressés choisissent de s’y raconter, de s’y révéler, il en résulte des œuvres encore plus sensibles, encore plus poignantes, car empreintes de la vulnérabilité qu’accompagne la mise à nu. On songe évidemment à 8 1/2 de Federico Fellini, mais aussi au récent The Souvenir, de Joanna Hogg. Avec Douleur et gloire, Pedro Almodóvar y va de sa propre introspection cinématographique, se livrant comme jamais auparavant.

Lauréat du Prix d’interprétation masculine à Cannes, Antonio Banderas incarne le réalisateur Salvador Mallo, alter ego de Pedro Almodóvar qui lança la carrière de l’acteur en 1982 avec Le labyrinthe des passions. Ils tournèrent ensemble quatre autres films, dont Femmes au bord de la crise de nerfs en 1988 et Attache-moi ! en 1989, à l’issue duquel le bel acteur succomba au chant des sirènes hollywoodiennes. Il aura fallu attendre 2011 et le remarquable La peau que j’habite pour que Banderas et Almodóvar se retrouvent (avec en prime une courte apparition dans Les amants passagers).

Douleur et gloire scelle leurs retrouvailles de manière émouvante, au vu de tout ce bagage auquel le cinéaste fait librement référence çà et là.

En proie à des douleurs chroniques et à d’autres maux qui font de son quotidien un calvaire de chaque instant, donc, Salvador est en panne sèche, rayon créativité. Puis, voici qu’à la faveur d’une projection anniversaire de l’un de ses premiers films, il renoue avec Alberto, un comédien… qu’il lança autrefois.

Jeux de miroirs

Sans céder au mimétisme, Banderas fait sienne la présence physique d’Almodóvar, sa posture… Même lorsque ses yeux brillent un instant et que ses lèvres esquissent un demi-sourire : cet air perpétuellement las. La vedette compose ce faisant un personnage captivant, très réservé, voire secret dans ses relations avec autrui, mais qui se dévoile dans la solitude de son chic appartement de Valence (dont l’intérieur reproduit à l’identique celui d’Almodóvar).

Alors qu’il se sent vieillir, son corps fourbu en rappel constant de sa propre mortalité, Salvador se laisse aller à la mélancolie. Procédé cher à Almodóvar, la temporalité morcelée du film replonge constamment le protagoniste dans une enfance fertile en découvertes (et en scènes visuellement exquises), dont celles de son amour pour l’art et de son homosexualité. Au cœur de ses retours en arrière : une madre, figure récurrente, que campe Penélope Cruz avec un naturel parfait. Collaboratrice fréquente de la seconde période de la filmographie de l’auteur, Cruz cède la place, lors de flashbacks plus récents, à la merveilleuse Julieta Serrano, complice, elle, de la première période. Ce faisant, le cinéaste opère, là encore, un fascinant jeu de miroirs.

Cela étant, si prenante soit leur teneur, ces allers-retours ne s’inscrivent pas tous dans le récit avec la même harmonie. De fait, contrairement au flot narratif d’une virtuosité ininterrompue qui porte les chefs-d’œuvre que sont Tout sur ma mère et Parle avec elle, avec Volver et La peau que j’habite pas loin derrière, celui de Douleur et gloire se brise de-ci de-là au gré d’un montage parfois un chouïa abrupt. Cela expliquant peut-être ceci, c’est la première fois de toute sa longue carrière qu’Almodóvar ne collabore pas avec le monteur José Salcedo, décédé en 2017. Teresa Font, monteuse très expérimentée, lui a succédé, mais la communion parfaite n’est pas encore tout à fait au rendez-vous.

Maestria tranquille

C’est là un bien léger bémol, on le précise, Almodóvar parvenant sans peine malgré cela à entraîner le spectateur dans le mouvement à la fois intimiste et ample de son autofiction. Et c’est beau, si beau, jamais ostentatoire, jamais tape-à-l’œil, paisible plutôt, comme un crépuscule étoilé.

Plus que d’ordinaire, Almodóvar affiche une aisance technique dont on ne prend la pleine mesure qu’a posteriori. En lieu et place d’esbroufe et d’une quelconque volonté d’impressionner : une maestria tranquille, sereine.

Douleur et gloire y gagne un sentiment prégnant d’équanimité, inédit jusqu’ici dans le cinéma de Pedro Almodóvar : un cadeau pour le cinéphile et, on l’espère, un baume pour le cinéaste.

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Douleur et gloire (V.O. avec s.-t.f.)

★★★★

Drame de Pedro Almodóvar. Avec Antonio Banderas, Asier Etxeandia, Penélope Cruz, Julieta Serrano, Cecilia Roth. Espagne, 2019, 113 minutes.