«L’homme gémeau»: le Bourne des pauvres

«Gemini Man» repose sur un enjeu moral et biologique n’ayant rien de révolutionnaire au cinéma.
Photo: Parmount Pictures «Gemini Man» repose sur un enjeu moral et biologique n’ayant rien de révolutionnaire au cinéma.

Personne ne devrait se surprendre de voir Ang Lee explorer un genre qui lui semble peu familier, voire inconfortable, comme la science-fiction (Hulk), toujours là où personne ne l’attend : sur les flots (Life of Pi), chez les hippies (Taking Woodstock), ou les cowboys (Brokeback Mountain).

Gemini Man constitue un retour vers un futur inquiétant, celui du clonage humain à des fins militaires, mais plonge aussi dans un passé récent, celui d’un projet qui traîne sur les étagères d’Hollywood depuis les années 1990, à une époque confié aux bons soins du réalisateur Tony Scott, avec des vedettes de la trempe de Clint Eastwood ou Harrison Ford.

Pas très loin derrière eux, Will Smith prend aussi de l’âge, mais peut encore jouer au casse-cou. Ang Lee, à l’occasion brillant chorégraphe de bagarres (Crouching Tiger, Hidden Dragon), lui donne l’occasion de serrer les poings dans cette virée aux destinations dignes d’un James Bond des jours tranquilles (Carthagène, Budapest), avec un léger soupçon de paranoïa antigouvernementale que connaît bien le fugitif Jason Bourne (sans le réalisateur Paul Greengrass aux commandes, malheureusement). Mais oubliez la débauche parfois indécente de moyens pyrotechniques du premier, ou les pirouettes esthétiques du second, particulièrement sur le plan du montage.

Tireur d’élite au service de l’État, Henry Brogan (Smith, au cabotinage modéré) aspire à la retraite après plus de 70 assassinats sans bavures, dont le dernier en Belgique (cet homme n’a vraiment peur de rien), rêvant maintenant de pêche en haute mer et de cabanes à moineaux.

Or, comme tous les hommes de main qui en savent un peu trop, Brogan passe rapidement du côté des cibles mouvantes, avec dans son sillage Danny (Mary Elizabeth Winstead), une agente responsable de l’espionner, et dont la vie est aussi en danger.

Qui est à ses trousses ? Nul autre qu’une version rajeunie de lui-même, gracieuseté de Clay (Clive Owen avec la tronche de quelqu’un qui s’ennuie), un démiurge démoniaque qui a bien connu Brogan à une époque lointaine. Clay considère cette créature comme son fils, mais elle ressemble plutôt à une machine de guerre. Brogan, une fois passé le choc de ce face-à-face avec soi-même, tentera de trouver l’humanité derrière cet assemblage génétique sophistiqué dont il ignorait tout.

La forme avant le fond

Nous voilà devant une véritable prouesse technologique qui éclipse celles que l’on a pu voir depuis quelques années,ressuscitant certains acteurs (Oliver Reed dans Gladiator, Carrie Fisher dans les derniers Star Wars), ou en rajeunissant d’autres (Sean Young dans Blade Runner 2049). Le mercenaire en apprentissage semble sorti d’un épisode de The Fresh Prince of Bel-Air, arborant le visage juvénile de Smith en début de carrière, amalgame complexe et raffiné d’expressions diverses pour incarner un rival aux allures de miroir.

Gemini Man repose sur un enjeu moral et biologique n’ayant rien de révolutionnaire au cinéma, le thème du double ayant déjà été exploré avec plus de finesse psychologique (Dead Ringers, de David Cronenberg), ou d’adrénaline (Face/Off, de John Woo). Entre les massacres dans des lieux touristiques en partie désertés et les sermons freudiens sur les exigences de la paternité, il ne reste qu’un artifice numérique au magnétisme bien relatif. Une fois l’effet de surprise dissipé, Gemini Man se réduit à un quelconque thriller téléguidé par n’importe quel tâcheron.

Que celui-là se nomme Ang Lee et soit oscarisé ne l’immunise pas contre le désarroi et le manque d’inspiration devant un scénario à (petits) numéros porté par une star qui songera sans doute bientôt à cloner un agent mieux avisé.

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L’homme gémeau (V.F. de Gemini Man)

★★ 1/2

Science-fiction d’Ang Lee. Avec Will Smith, Mary Elizabeth Winstead, Clive Owen, Benedict Wong. États-Unis, Chine, 2019, 117 minutes.