Dans le miroir de Pedro Almodóvar

Le grand cinéaste de <i>Femmes au bord de la crise de nerfs</i> et de<i> Tout sur ma mère</i>, figure de proue du mouvement la Movida qui vit exploser l’expression des artistes après le joug de Franco, n’aura jamais signé un film aussi intimiste que son dernier-né.
Photo: Dimitrios Kambouris Agence France-Presse Le grand cinéaste de Femmes au bord de la crise de nerfs et de Tout sur ma mère, figure de proue du mouvement la Movida qui vit exploser l’expression des artistes après le joug de Franco, n’aura jamais signé un film aussi intimiste que son dernier-né.

Il dégage une sorte de fragilité qui perce sa légende à tout moment. Pedro Almodóvar crée avec ses failles, son hypersensibilité et ses souffrances auxquelles la consécration n’aura rien changé. Au Festival international du film de Toronto (TIFF) où on l’a rencontré en septembre dernier, il était accompagné de son interprète, mais la conversation roula bientôt en trois langues. Il répondait aux questions la tête penchée un peu de côté, concentré, généreux, inatteignable pourtant.

Le cinéaste accompagnait là-bas Douleur et gloire, film ayant valu à son acteur Antonio Banderas le prix d’interprétation masculine à Cannes. La Palme d’or avait une fois de plus échappé sur la Croisette au maître espagnol. Une rumeur veut que les jurés aient hésité entre Parasite, du Coréen Bong Joon-ho (le vainqueur), et son œuvre à lui.

Le grand cinéaste de Femmes au bord de la crise de nerfs et de Tout sur ma mère, figure de proue du célèbre mouvement la Movida qui vit exploser l’expression des artistes après le joug de Franco, n’aura jamais signé un film aussi intimiste que son dernier-né, proposé par l’Espagne à l’Oscar du meilleur film étranger.

Douleur et gloire (Dolor y Gloria), sur nos écrans vendredi prochain, mais aussi en vitrine au Festival du nouveau cinéma mardi et jeudi, aborde la dérive d’un réalisateur toxicomane, dépressif et malade, qui face au vide, revoit sa vie : l’enfance auprès d’une mère charismatique (Penélope Cruz), le premier émoi sexuel, ainsi qu’un grand amour disparu qui hante ses souvenirs et refait surface. Tissée de réflexions sur le deuil et sur la création inséparable des bonheurs et des déboires personnels, cette œuvre bouleversante et fluide a poussé en terreau de maturité.

 
Photo: Métropole Films Une fois de plus, le cinéaste met en scène Penélope Cruz (à gauche), sa grande muse, cette fois dans le rôle de la mère de son enfance.

À l’aube de ses 70 ans, il avoue se sentir vieillir : « Je n’aurais pas pu faire ce film avant. Pudique, jamais je n’avais senti ce besoin de parler de moi-même. J’écris chaque jour dans mon journal, et ça s’est retrouvé dans le scénario. J’ai plongé. Mes douleurs au dos me faisaient beaucoup souffrir, mais ça s’est amélioré depuis ma dernière opération. La mélancolie et la misanthropie du personnage étaient les miennes à l’époque, sauf que je n’ai jamais touché à l’héroïne. Ce n’était pas ma tasse de thé. Pour certains de mes proches, oui. J’ai également connu une séparation douloureuse. »

On lui parle de 8 ½ de Fellini, chef-d’œuvre abordant des pannes créatrices analogues. « Je ne me compare pas à lui, précise-t-il avec humilité. Il y a eu plusieurs films sur des cinéastes, mais celui-là demeure un monument. »

Reste qu’une affiche de 8 ½ était accrochée dans la loge d’un collaborateur au cours du tournage et que le cinéaste passait chaque jour devant. Antonio Banderas avait incarné le personnage principal dans l’adaptation théâtrale du film sur Broadway. Des correspondances se tissaient entre Douleur et gloire et l’œuvre de Fellini, comme autant de clins d’œil.

Banderas en alter ego

À ses yeux, tout ce qui est dans le film aurait pu lui arriver, sans que ce soit vraiment sa vie. Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. « Je viens d’une famille pauvre. Lorsque nous avons quitté la Manche pour l’Estrémadure, les gars qui travaillaient aux champs étaient illettrés. À neuf ans, j’enseignais l’algèbre et l’alphabet à cinq d’entre eux et j’étais un professeur exigeant comme dans Douleur et gloire, mais on n’a jamais vécu dans une grotte et je n’ai pas été amoureux d’un maçon… »

Je n’aurais pas pu faire ce film avant. Pudique, jamais je n’avais senti ce besoin de parler de moi-même. J’écris chaque jour dans mon journal, et ça s’est retrouvé dans le scénario.

Pour la huitième fois, Almodóvar dirige son vieil ami Antonio Banderas, grande figure masculine dans une filmographie autrement très peuplée de femmes, à son affiche entre autres dans Le labyrinthe des passions, La loi du désir et Attache-moi. Cinéaste et acteur s’étaient perdus de vue lorsque Banderas entama sa carrière américaine au début des années 1990. De retour ensemble en 2011 à travers le conte cruel La piel que habito, jamais n’auront-ils été en symbiose comme dans ce Douleur et gloire.

« Il s’agit à mon avis du rôle de sa vie, estime Almodóvar, et je suis ravi qu’Antonio ait remporté le prix d’interprétation à Cannes. Jamais il n’était allé dans ces zones-là. C’est très difficile pour un acteur d’écouter et de rester silencieux comme dans mon film. Antonio n’a pas essayé de m’imiter, mais il a capté ma tonalité. Il connaissait autant que moi la période ayant suivi la mort de Franco et la sensation de liberté qui nous a envahis avec le mouvement de la Movida. »

Afin de renforcer le parallèle, Almodóvar avait fait construire en studio la réplique de son propre appartement coloré avec meubles, objets et tableaux, parmi lesquels évoluait son alter ego Banderas, de onze ans son cadet, qui s’était blanchi les cheveux à sa manière.

La mère du cinéma espagnol

Une fois de plus, le cinéaste met en scène Penélope Cruz, sa grande muse, cette fois dans le rôle de la mère de son enfance. « Même quand elle était jeune et sans enfants, j’ai toujours perçu Penélope comme une mère, dit-il. Depuis longtemps, on pouvait voir au cinéma italien des figures de mères qui étaient désirables, telles Sophia Loren et Anna Magnani. Dans les films de mon pays, elles portaient des robes noires et leur féminité s’était perdue en route. Penélope est la mère du cinéma espagnol d’aujourd’hui. »

Son prochain film sera porté par une héroïne féminine d’après une œuvre de la défunte écrivaine américaine Lucia Berlin : A Manual for Cleaning Women. « Ce personnage, j’aurais pu l'écrire : une femme sensationnelle, alcoolique, mais aussi une mère très sexy. Déjà à travers Julieta, j’avais adapté une nouvelle de la Canadienne Alice Munro. J’aime pénétrer le désir d’une femme. » Almodóvar, qui au cours de son enfance fut bercé par des présences féminines, rend sans cesse hommage à des femmes fortes et résilientes, figures de proue de la plupart de ses films. Le mouvement #MoiAussi, il l’estime nécessaire : « La création a correspondu longtemps à un type de masculinité à cause de la difficile conciliation travail-famille des femmes. Si l’égalité se répandait dans toute la société, ce serait une véritable révolution des esprits. »

Douleur et gloire prend l’affiche le 18 octobre. Il sera aussi présenté au Festival du nouveau cinéma mardi et jeudi.

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