Une mort pleine de vie dans «Apapacho»

Avec <i>Apapacho</i>, Marquise Lepage (à droite) poursuit l’exploration  de ses thèmes de prédilection en fiction?:  la famille,  la sororité,  et surtout l’enfance. L’actrice Fanny Mallette incarne Estelle, une des  trois sœurs.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec Apapacho, Marquise Lepage (à droite) poursuit l’exploration de ses thèmes de prédilection en fiction?: la famille, la sororité, et surtout l’enfance. L’actrice Fanny Mallette incarne Estelle, une des trois sœurs.

Estelle et Karine, deux sœurs que tout ou presque sépare, viennent de débarquer dans une petite ville montagneuse du Mexique. Elles honorent là une tradition familiale puisqu’avec leur sœur Liliane, elles partaient en voyage une fois l’an, rien qu’elles trois. Or, avec le décès récent de Liliane, c’est un peu leur trait d’union qu’ont perdu Estelle et Karine. Du moins, en apparence. Cette année, c’est Karine, la benjamine, qui a choisi la destination. Et la date. C’est qu’au Mexique, on s’apprête à célébrer el Día de los muertos : le Jour des morts… Avec son film Apapacho, une caresse pour l’âme, Marquise Lepage ne fait pas une œuvre autobiographique, mais il s’agit tout de même d’une œuvre très personnelle.

« Il y a quelques années, j’ai été invitée à un jury au Mexique, à Saint-Jean-Baptiste-de-Cuicatlan [San Juan Bautista Cuicatlán] — avec ce nom, ils attendaient des Québécois, c’est clair ! Bref, c’était un peu avant les célébrations entourant le Jour des morts, auxquelles on m’a conviée ensuite. Or, je vivais moi-même un deuil à ce moment-là. Donc, en apprenant que ces célébrations auraient lieu, je n’étais pas certaine d’être… en état. Sauf que ce que j’ai découvert a transformé ma vision du deuil, puisque le Jour des morts consiste à commémorer et à entretenir l’amour de nos proches, des gens qui nous ont été chers. Mais c’est la manière : c’était tellement beau, festif, coloré… Ça transcendait la tristesse. »

De l’expérience germa l’idée d’Apapacho, une caresse pour l’âme. Lorsque Marquise Lepage en fit part, lors d’un séjour subséquent, aux deux productrices mexicaines qui l’avaient invitée au départ, ces dernières déclarèrent que, si la réalisatrice allait de l’avant, elles produiraient le film. Parole tenue, et naissance d’une coproduction entre le Québec et le Mexique.

Un air de vérité

À ce propos, Fanny Mallette, qui incarne Estelle, se remémore un tournage pareil à aucun autre dans sa carrière. « Après l’avion, on a fait sept heures de route et, lorsque le chauffeur est allé ouvrir la grille une fois à destination, j’ai vu qu’il avait un revolver enfoncé dans son pantalon ! Les productrices n’ont pas lésiné avec notre sécurité : c’était impressionnant. »

L’actrice vécut en outre une collaboration artistique pas évidente, mais ô combien enrichissante, avec son partenaire Arturo Rios, alias Jorge, le propriétaire qui loue aux deux femmes la petite maison sise en surplomb de la sienne. Acteur très populaire au Mexique, Rios ne parlait ni anglais ni français…

« Et moi, je baragouine à peine l’espagnol. Donc, l’incompréhension entre nos deux personnages, qui développent doucement des sentiments l’un pour l’autre, on ne la jouait pas tant que ça. Il y avait une bonne part de vérité dans ces scènes-là. Mais j’adore ça, parce que c’est aussi ça, notre métier : se servir de tout ce qui est là, de tout ce qui se présente à nous. C’est très stimulant. »

Une approche, en l’occurrence, dont a certainement bénéficié la relation centrale du film, c’est-à-dire celle entre Estelle et Karine, cette dernière interprétée par Laurence Leboeuf. Au-delà des disparités de caractère de leurs personnages, les deux actrices sont effectivement très complices à l’écran. Certes, c’est leur métier que d’y faire croire, mais il y a plus : cette « vérité » évoquée plus tôt par Fanny Mallette est perceptible là également.

« Avec Laurence, ç’a tout de suite cliqué, confie-t-elle. On a fait tout le voyage ensemble : l’avion puis la route. On passait nos journées à travailler ensemble, puis nos soirées à jaser en prenant une petite cerveza… Elle était la première à qui je disais bonjour le matin et la dernière à qui je disais bonne nuit le soir. On est devenues très proches. Et c’est resté depuis. »

Sources d’inspiration

Avec Apapacho, Marquise Lepage, par ailleurs une documentariste importante (Des marelles et des petites filles, Le jardin oublié. – La vie et l’œuvre d’Alice Guy-Blaché, Martha qui vient du froid), poursuit l’exploration de ses thèmes de prédilection en fiction : la famille, la sororité, et surtout l’enfance.

Car il faut savoir que, hormis un prologue campé dans le passé, des flash-back ponctuels montrent les trois sœurs, leur mère et leur père au temps de l’enfance insouciante. Mais le fut-elle vraiment ? « L’enfance est pour moi une source inépuisable d’inspiration, note la cinéaste. On est tous le produit de ce qu’on a été enfants, de comment on a grandi, des traumatismes qu’on a vécus. Dans le film, tout part de là pour les personnages. »

Aînée responsable, Estelle a protégé, et protège toujours, on s’en rend compte, la plus ouvertement sensible Karine, le proverbial bébé de la famille. On précise « ouvertement » car, sous ses dehors de roc, Estelle se fissure de l’intérieur à force de vouloir contenir une douleur ancienne qui, une fois révélée, jettera un éclairage neuf non seulement sur la situation, mais sur la dynamique des relations entre les trois sœurs.

« Au départ, Estelle ne se sent pas du tout à sa place, et pour cette raison je la vois un peu comme le point d’identification du spectateur, qui découvre en même temps qu’elle cette culture si différente et si inspirante, explique la comédienne. En lisant le scénario, j’ai été frappée par l’humour qui s’en dégageait, notamment dans les réactions d’Estelle. Ça parle de mort, de deuil, mais c’est parfois drôle aussi, comme dans la vraie vie : on peut être dans un salon funéraire et être pris de fous rires. »

Tellement vrai. D’où ce ton tour à tour triste et gai que maintient Marquise Lepage qui, à terme, fait de son film une entreprise humaine généreuse. En cela que sa démarche, au fond, revient à partager avec le public, en essayant de la lui faire vivre un peu, cette expérience si précieuse qu’elle a vécue lors de ce fameux Día de los muertos.

« Le Jour des morts, ça revient à ne pas enterrer l’amour avec les défunts. C’est ce que j’aime des Mexicains : s’ils t’aiment, ils vont te garder dans leur cœur jusqu’à ce qu’eux-mêmes meurent, en un cycle sans fin, quand on y pense. L’amour devient ainsi éternel. Quel cadeau ! »

Apapacho, une caresse pour l’âme prend l’affiche le 18 octobre.

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