«Joker», c’est pas des farces

En complète immersion, comme d’habitude, Joaquin Phoenix constitue la raison majeure de voir le film. Sa prestation est brillante, l’acteur exhibant un corps longiligne disloqué, une fragilité trompeuse, ses yeux constamment voilés d’ombre, abîmes insondables…
Photo: Warner Bros. En complète immersion, comme d’habitude, Joaquin Phoenix constitue la raison majeure de voir le film. Sa prestation est brillante, l’acteur exhibant un corps longiligne disloqué, une fragilité trompeuse, ses yeux constamment voilés d’ombre, abîmes insondables…

Lauréat du Lion d’or à Venise, Joker, de Todd Phillips, arrive précédé d’échos aussi élogieux qu’angoissants. Premier film dit « de superhéros », ou, en l’occurrence, « de supervilain », à remporter de tels lauriers, le long métrage de Todd Phillips a fait l’objet d’une sécurité renforcée lors de ses différentes projections spéciales. Violences anticipées ? Qu’il s’agisse de craintes légitimes ou de tactiques publicitaires douteuses, si Joker est l’une des productions les plus attendues de l’année, c’est principalement grâce à la présence du surdoué Joaquin Phoenix en tête d’affiche. La sienne est la cinquième version cinématographique du sinistre sire.

Une précision, en guise de préambule : pour qui ne souhaite pas lire ce retour sur les maints visages qui se fendirent de l’inquiétant rictus, la critique de Joker se trouve à la fin. Le personnage vit en l’occurrence le jour en 1940, dans les pages du comic Batman#1. Imaginé par les cocréateurs du justicier masqué de Gotham City, Bob Kane et Bill Finger (avec un apport contesté de Jerry Robinson), le Joker fut, avec Catwoman, l’antagoniste originel de Batman.

D’office condamné à mort par Kane et Finger, le Joker fut sauvé par l’éditeur Whitney Ellsworth. On connaît la suite. Pur psychopathe à la base, il vit sa sauvagerie atténuée avec l’arrivée de la Comics Code Authority, en 1954. Réduit à l’état de clown excité, le Joker recouvra sa violente superbe au cours des années 1970, une fois la chape morale levée.

Du kitsch au chaos

Au cinéma, il y eut d’abord, en 1966, l’infiniment kitsch Batman, film produit à la sauvette dans la foulée du succès de la série télévisée du même nom (et dont la récente Gotham est à des lieues). Cesar Romero y incarne le Joker en farceur cabotin ne présentant aucune menace réelle, en phase avec l’édulcoration imposée au personnage dans les années 1950. De l’interprétation, et du film, ne subsiste qu’un charme psychotronique suranné.

Plus mémorable s’avéra la prestation de Jack Nicholson en 1989 dans le Batman de Tim Burton, blockbuster qui fit école en matière de superhéros. La perspective de la vedette de Shining maquillée en Joker suffit à générer une frénésie médiatique, mais c’est le cachet alors mirobolant de 6 millions de dollars et la part importante des recettes exigés par l’immense acteur qui firent le plus jaser.

Ironiquement, cette dimension financière est l’une des nombreuses composantes thématiques du film de Burton. Homme de main trahi par son patron gangster, Jack Napier devient le Joker après avoir fait trempette dans des résidus industriels. S’autoproclamant parrain, il développe des goûts de nouveau riche. Ce Joker est un peu la quintessence vulgaire du yuppie, figure emblématique de l’ère Reagan déjà moquée par Burton dans Beetlejuice, et à laquelle le cinéaste oppose le manoir et l’élégance classiques de Bruce Wayne / Batman. Dans le film, le Joker a des velléités créatrices : une sorte de pop art létal. À terme, le gothique cher à Burton l’emporte sur le clinquant moderne.

Tout cela semble a posteriori trivial comparé à la vision sombre et solennelle de Christopher Nolan dans Le chevalier noir (The Dark Night). Le monstre opaque que compose Heath Ledger, mort tragiquement en amont de la sortie du film, reste saisissant. Son Joker est d’autant plus terrifiant qu’il ne cherche pas simplement à tuer Batman : il veut détruire ce qu’il représente. Ce Joker-là est un cavalier de l’Apocalypse solitaire dont l’unique objectif est d’annihiler tout espoir. Il est anarchie et chaos.

Sorti à l’été 2008, le film, avec son ton, est inextricablement lié à l’incertitude engendrée par l’éclatement de la bulle immobilière américaine et à la crise financière subséquente. On passera vite sur L’escadron Suicide (Suicide Squad), de David Ayer, paru en 2016. Bancale, l’intrigue conte les frasques d’un groupe de supercriminels sottement libérés par le gouvernement. Le Joker en est, avec un Jared Leto qui en fait des tonnes. Aucune substance, et pas davantage de plaisir.

Le Joker de Phoenix

Qu’en est-il du Joker de Joaquin Phoenix ? Il est tout aussi inoubliable que celui d’Heath Ledger. On ne peut hélas en dire autant du film de Todd Phillips qui, passé le plébiscite festivalier, divise. Ça démarre pourtant bien, le réalisateur établissant d’emblée son Joker, appelé ici Arthur Fleck, en tant que narrateur non fiable. C’est-à-dire que l’action épouse la seule subjectivité d’Arthur, et comme ce dernier souffre de troubles mentaux sévères le rendant prompt à la fugue psychotique, on sait qu’il est des événements que l’on voit qui ne se produisent peut-être pas. Ou si, mais pas comme ça.

Malheureusement, Phillips refuse de s’en remettre à l’intelligence des spectateurs. Ainsi, après avoir dévoilé son parti pris narratif en le montrant comme tel (Arthur rencontre l’animateur télé qu’il vénère avant que la nature fantasmée de la chose soit révélée), le réalisateur l’utilise pour une sous-intrigue dont on taira la teneur, mais dont on a tôt fait de comprendre qu’elle ne se produit que dans la tête d’Arthur. C’est gros comme le nez au milieu de la figure, mais pour être sûr qu’on a saisi, Phillips fait redéfiler toutes les scènes concernées lors de la grande révélation qui n’en est pas une.

L’approche est représentative d’un film qui se veut cérébral mais n’a aucune subtilité. Pire, le point de vue irrationnel d’Arthur ne sert à terme qu’à excuser les trous béants dans le scénario.

Scénario qui prend toutefois le temps de peindre un portrait méticuleux du personnage, de son quotidien glauque à ses rêves de gloire vains. Créature pathétique que Phoenix joue avec un corps longiligne disloqué, Arthur traîne son costume de clown triste dans un enfer urbain qu’il n’égaie guère. Épris en secret d’une voisine, qu’il traque, il vit avec sa mère invalide : une existence sans joie que la sienne. Humilié à répétition, battu, il en a un jour assez. C’est la naissance du Joker qui, lui, retourne au centuple chaque coup reçu.

Hommage ou servitude

De manière assumée et revendiquée, mais surtout très appuyée, Todd Phillips s’inspire du chef-d’œuvre de Martin Scorsese Taxi Driver : aux directions photo et artistique, Lawrence Sher et Mark Friedberg en reproduisent fidèlement (ou servilement, c’est selon) l’esthétique.

Dans Taxi Driver, Robert De Niro s’enfonce dans une spirale de violence provoquée par un sentiment exacerbé d’aliénation, une instabilité mentale mal soignée et un amour non réciproque. À signaler que De Niro est au générique de Joker dans le rôle de l’animateur auquel Phoenix voue un culte. Ce faisant, Phillips convoque le souvenir d’un autre Scorsese : La valse des pantins (The King of Comedy), comédie noire dans laquelle De Niro campe un humoriste psychotique qui kidnappe un animateur célèbre défendu par Jerry Lewis.

En complète immersion, comme d’habitude, Phoenix constitue la raison majeure de voir le film. Sa prestation est brillante, l’acteur exhibant une fragilité trompeuse, ses yeux constamment voilés d’ombre, abîmes insondables… Quoique le fait qu’il devienne soudainement — et inexplicablement — hyper-maniéré une fois sa métamorphose complétée laisse songeur.

À noter que l’action se déroule en 1981 dans une Amérique du chacun-pour-soi, et tant pis pour les plus faibles. La faillite du système de santé est montrée du doigt. Ère Reagan, prise 2. Dans cette cité infestée par les rats où les éboueurs sont en grève, on reconnaît le New York crasse immortalisé dans quantité de classiques du Nouvel Hollywood, bien qu’on soit dans la fictive Gotham City.

Joker étant un récit des origines, il n’est point de Batman pour intervenir. Bruce Wayne n’est cependant pas absent, et son père Thomas Wayne tient un rôle clé dans l’intrigue. Candidat à la mairie, il est le tenant d’une élite insensible. Ce goût de la subversion est, pour le compte, l’un des penchants les plus intéressants du film, le clan Wayne étant non seulement déparé de son aura de noblesse coutumière, mais présenté comme hypocrite et impitoyable.

Un anti(super)héros

Il en résulte un film au nihilisme oppressant : c’est le but, et Arthur martèle qu’il ne croit en rien. On en sera enchanté ou exaspéré. À cet égard, le rythme languissant et les redites (on en revient des petites danses au ralenti) n’aident pas. Ah ! et un mot sur la misogynie dont certains ont accusé le film : elle est conforme au reste de « l’œuvre » de Todd Phillips, derrière notamment la trilogie Lendemain de veille (The Hangover).

Un exemple à l’impact symbolique notable ? De tous les arrière-plans possibles pour l’apothéose finale, le réalisateur opte pour une marquise de cinéma porno montrant un derrière féminin positionné en levrette (l’enseigne voisine annonce de l’alcool au néon). On pourra plaider que c’est conforme à l’époque. On pourra aussi « caller bullshit ».

D’ailleurs, Todd Phillips s’étant lamenté dans Vanity Fair d’avoir dû renoncer à la comédie à cause de la culture woke et de ses sbires du politiquement correct, il est permis de voir dans son Joker un gros doigt d’honneur. Démarche radicale ou puérile ? À chacun d’en juger.

Quoi qu’il en soit, il faut saluer le savoir-faire formel déployé. Difficile, par contre, de parler de virtuosité quand l’essentiel émane d’un autre film. En réalité, peut-être l’aspect le plus dérangeant, dans le bon sens, de Joker tient-il au fait que, même à son plus intense, le film de superhéros repose sur la promesse tacite que le bien triomphera à la fin. Or Joker n’est pas un film de superhéros. C’est un film d’anti(super)héros. Voilà au moins un élément qui n’est pas emprunté.

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Joker (V.O. et V.F.)

★★ 1/2

Drame de Todd Phillips. Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy. États-Unis, 2019, 122 minutes.