«Kuessipan»: ce bel horizon de bois et de blancheur

Une scène du film «Kuessipan», dans lequel la caméra chaleureuse de Myriam Verreault enveloppe ses sujets et la voix de la romancière Naomi Fontaine vibre du début à la fin.
Photo: Filmoption International Une scène du film «Kuessipan», dans lequel la caméra chaleureuse de Myriam Verreault enveloppe ses sujets et la voix de la romancière Naomi Fontaine vibre du début à la fin.

L’expression « librement inspiré » s’incarne de belle manière dans Kuessipan. La réalisatrice Myriam Verreault (À l’ouest de Pluton) s’appuie sur les assises émouvantes d’un livre éloquent sur les réalités des Innus de la Côte-Nord dans lequel la réflexion se déploie de façon sinueuse et impressionniste. Le regard de la romancière Naomi Fontaine sur les siens apparaît à la fois lucide et attendri, sachant aligner les images fortes sans pour autant offrir une feuille de route narrative précise pour quiconque voudrait traduire cela sur grand écran.

Avec la complicité de Fontaine, et les gens de la communauté de Uashat, dont la romancière est originaire, Verreault matérialise ce regard à travers celui de deux jeunes femmes unies par une amitié profonde, mise à rude épreuve autant par les réalités implacables de leur milieu que par celles, incontournables, de l’adolescence. Entre la maison familiale où règnent toutes sortes de désordres et une école aux allures de bunker, les virées nocturnes, les cascades de textos, et les fugues rocambolesques ponctuent cette trajectoire chaotique vers une identité à conquérir.

Il est bien sûr question de ce doute fondamental qui ronge aussi bien les Innus que les autres communautés autochtones : suis-je autre chose que la construction symbolique que les Blancs ont forgée, et imposée, au fil du temps ? Mikuan (Sharon Fontaine-Ishpatao, le coeur vibrant de ce périple intérieur) y répond par l’écriture, dans une discrétion absolue, surtout au sein d’une famille où l’on valorise davantage le hockey et où l’on raille son apparente apathie. Tout semble l’opposer à son amie, quasiment sa soeur, Shaniss (Yamie Grégoire), fille au tempérament bouillant, déjà maman aux côtés d’un père pour qui le sens des responsabilités ne fait pas partie des priorités.

Leur relation amicale semble immuable et indestructible jusqu’à l’arrivée de Francis (Étienne Galloy, qui a gagné en maturité), un Blanc que Mikuan rencontre d’abord dans des circonstances bruyantes et agitées, renouant avec lui à la faveur d’une passion commune. À ses côtés, le garçon apprivoise les vertiges de l’amour, le premier de tous, mais aussi les rituels d’un monde qu’il ne connaissait jusque-là que de loin, de très loin. D’où le choc devant une langue dont il ne saisit rien, des coutumes qui le désarçonnent (la cinéaste illustre finement divers rituels, qu’ils soient alimentaires ou funéraires), et parfois une incapacité de trouver sa place dans des maisons où les gens s’entassent, ne lui laissant que la portion congrue.

Le sentiment d’étouffement que le garçon exprime parfois, et souvent de manière purement corporelle, pourrait ressembler au nôtre devant les traditions de ces gens dont les aspirations profondes, au respect et au bonheur, n’ont rien d’étrange. C’est tout l’art de Myriam Verreault que d’établir une proximité chaleureuse, sa caméra sachant les envelopper, surtout dans ce vaste territoire, qu’ils soient face à une baie en forme de mer intérieure, dans la forêt enneigée, sous d’immenses pylônes électriques ou au bord d’une falaise.

Nouvel écho

La voix de la romancière, portée par celle du personnage de Mikuan, vibre d’un bout à l’autre du film, travail d’introspection trouvant ici un nouvel écho. Celle qui affirmait sur papier vouloir « écrire sur le silence », et sur « des vies échouées au large d’une baie » a trouvé en la cinéaste la meilleure traductrice de ses doutes, et de ses conquêtes. Fontaine avait rêvé de partager « cette indicible fierté d’être moi, entièrement moi, sans maquillage ni parfum, dans cet horizon de bois et de blancheur ». L’horizon s’est grandement élargi dans cette adaptation d’une touchante humanité, embrassant l’immensité du territoire, sans pour autant perdre la trace de ces héros à l’identité écorchée, capable de trouver les mots pour le dire, ainsi que les gestes appropriés quand les mots ne suffisent plus.

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Kuessipan

★★★★

Drame de Myriam Verreault. Avec Sharon Fontaine-Ishpatao, Yamie Grégoire, Cédrick Ambroise, Étienne Galloy. Québec, 2019, 117 minutes.