«Desolation Center»: L.A., version punk

Retour sur le festival de musique et guérilla punk <i>Desolation Center</i> lors de la présidence de Ronald Reagan dans le sud de la Californie
Photo: Cinéma du parc Retour sur le festival de musique et guérilla punk Desolation Center lors de la présidence de Ronald Reagan dans le sud de la Californie

« Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende. » C’est ce que l’on entend dans L’homme qui tua Liberty Valance, de John Ford, justification commode pour ceux et celles qui ont une histoire à nous raconter, le plus souvent la leur.

Stuart Swezey n’a pas attendu qu’un autre le fasse à sa place dans le documentaire Desolation Center. Et il se garde bien de souligner au début du film qu’il réalise lui-même un portrait à sa propre gloire, illustrant un moment important de sa carrière, et un chapitre déterminant dans l’histoire de la musique américaine. Car au début des années 1980, le président Ronald Reagan bat la mesure du conservatisme social, ayant déjà imprimé sa marque en Californie à titre de gouverneur de l’État. Et les amateurs de musique punk savent ce qu’il en coûte d’assister à des concerts, dans des bars ou des entrepôts : la police de Los Angeles débarque avec gros sabots et matraques, dispersant violemment le public avec l’accord explicite de Daryl Gates, le dirigeant zélé du LAPD.

Organisateur d’événements, Swezey s’emballe pour une idée a priori chimérique : présenter un concert en plein désert. De cette absurdité naîtra en 1983 un premier happening dont les rares spectateurs se souviennent encore (mais en partie seulement, pour des raisons toxicologiques !), entreprise audacieuse où des autobus d’écoliers étaient réquisitionnés pour conduire une bande de punks vers une destination qu’ils ignoraient. Et pour certains citadins alors dans la vingtaine, c’était leur toute première virée au cœur du désert…

En tête d’affiche : The Minutemen et Savage Republic. Des groupes qui ne disent pas grand-chose à ceux et celles que l’histoire du mouvement punk indiffère, mais dont la seule présence en ces lieux inhospitaliers révèle beaucoup de choses sur une décennie aux clivages culturels marqués. Cette galère musicale, où les autobus servaient de barrières contre le vent et où il fallait recouvrir les micros avec des bas pour empêcher le sable de s’y incruster, a constitué la bougie d’allumage à des événements aujourd’hui bien connus, comme Lollapalooza, Coachella ou Osheaga.

Ce premier succès, sans commune mesure avec la déferlante créée par Woodstock une dizaine d’années plus tôt, va inspirer Stuart Swezey à investir d’autres lieux et à proposer à d’autres groupes de se rallier à cette petite révolution. Sur un bateau, sous les grues d’un port de marchandises et au milieu d’un canyon où l’artiste Mark Pauline fait exploser des objets hétéroclites devant un public subjugué, chacun de ces événements représente autant de pieds de nez au conformisme de cette époque.

Mais de la même manière que les hippies des années 1960 étaient considérés comme des pestiférés, les punks de cette époque ne valaient guère mieux, d’où leur inventivité à occuper des espaces en apparence incongrus pour exprimer musicalement leurs colères et leurs angoisses. Pour Swezey, ce fut pourtant une vision cinéphilique qui a tout déclenché, se reconnaissant dans les visions délirantes du personnage incarné par Klaus Kinski dans Fitzcarraldo, de Werner Herzog : s’il peut construire un opéra au milieu de la forêt amazonienne, pourquoi lui ne pourrait-il pas célébrer la musique qu’il aime dans des lieux en apparence tout aussi inhospitaliers ?

Ce visionnaire s’est depuis longtemps retiré de ce monde festif dont il constate la démesure — et le caractère hautement mercantile, ne serait-ce que dans le coût des billets… —, mais ne voulait pas être oublié. Desolation Center, tiré du nom de sa première traversée musicale dans le désert, tient à le souligner à gros traits. Et à grands coups de riffs de guitare.

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Desolation Center

★★★

Documentaire de Stuart Swezey. États-Unis, 2018, 93 minutes.