Lever le voile sur les moniales

Louise Sigouin recueille volontiers les traces de passés fragiles, comme s’il s’agissait de promesses trop facilement oubliées.
Photo: Alice Chiche Le Devoir Louise Sigouin recueille volontiers les traces de passés fragiles, comme s’il s’agissait de promesses trop facilement oubliées.

La réalisatrice Louise Sigouin parle d’une voix douce, très douce, un peu flottante, voire distante. Elle vient de consacrer un film, Amoureuses, tout juste sorti en salles, aux dernières moniales dominicaines du Québec, les sœurs cloîtrées de Berthierville. Qui sont ces femmes, voilées, âgées et à l’évidence joyeuses ?

« J’ai beaucoup lu sur l’histoire de ces religieuses cloîtrées. Leur histoire remonte à l’an 300 après Jésus-Christ. Les moniales dominicaines, dans leur cas, existent depuis 800 ans. Vous savez, les femmes étaient du bétail pour les hommes… En s’évangélisant, de petits groupes de femmes se sont émancipés. Ces femmes étaient des intellectuelles. Ce sont elles, par exemple, qui apprenaient aux hommes à lire. Il faut le dire. » Les chemins de l’émancipation ne sont pas toujours ceux que l’on suppose d’emblée. « C’est étonnant », souligne Louise Sigouin.

Des sœurs cloîtrées ont accepté de se livrer pour la première fois devant la caméra de Louise Sigouin. Elles parlent de leur enfance, de leurs choix de vie, de leurs rapports au monde, à leurs familles, à leurs amis. À leur Dieu. Les moniales de Berthierville, seule communauté francophone de moniales dominicaines en Amérique du Nord, se livrent simplement.

« Je témoigne d’un temps qui nous glisse entre les mains », sans qu’on s’en rende compte, sans qu’on en mesure d’emblée les lourdes conséquences sur l’avenir, explique Louise Sigouin au Devoir. Ce type de réflexion se trouve un peu au cœur de la démarche de Louise Sigouin. Elle a par exemple déjà consacré un livre aux commerces appelés à disparaître. Elle recueille volontiers les traces de passés fragiles, comme s’il s’agissait de promesses trop facilement oubliées, d’un gage d’un avenir sacrifié d’avance, sans raison.

Tout faire avec attention

« Quand je me suis intéressé aux moniales, je souhaitais réaliser un projet sur des gens qui vivent une vie différente. Je trouvais qu’il y avait là quelque chose de particulier. » Mais comment convaincre des religieuses qui se sont placées en retrait du monde de se laisser filmer pendant près d’une année ? « On m’a dit d’abord que cela ne serait pas possible, d’autant plus qu’elles allaient vendre et quitter ce lieu. Mais j’ai fini par les apprivoiser. J’ai vécu là, avec elles. J’ai souvent dormi au monastère, qui est un lieu magnifique. »

Le cloître et les jardins des moniales ont fait une forte impression sur Louise Sigouin qui a écouté, patiemment, la parole de ces femmes. Certaines ont été mariées. D’autres savaient depuis l’enfance qu’elles souhaitaient devenir religieuses. Leurs parcours surprennent, dans certains cas. Mais ce documentaire calme et posé va au-delà du simple témoignage des principales intéressées. Il renvoie à une image de notre vie en société. On y entend par exemple le jardinier, qui a consacré les meilleures années de sa vie à la nature aux abords des bâtiments. « Le jardinier a planté là des milliers d’arbres. Des milliers. C’est magnifique. » On entend cet homme s’exprimer sur le contraste entre cette richesse apparente des lieux et la pauvreté qui s’y est vécue.

Le plus marquant dans cette année passée chez des sœurs cloîtrées ? « L’attention portée aux choses. Dans la vie, nous sommes toujours pressés pour tout. Chez elles, au contraire, tout est fait avec attention, avec amour, dans une attention constante portée aux autres. C’est l’attention à ce que tu manges, à ce que tu fais, à tes rapports aux autres. Il y a aussi des rites très forts chez elles. Je me suis rendu compte que nous avons besoin de rites, de ces marqueurs du temps qui passe. » Cette scansion du temps, Louise Sigouin l’a savourée plus que tout. Et comme ces femmes, elle éprouve de plus en plus le besoin d’échapper à l’agitation du monde, sans pour autant s’en couper. « Vous savez, les sœurs lisent Le Devoir. Sur papier. C’est le seul lien qu’elles ont, tous les jours, avec le monde. Et cela leur suffit. Comme à moi, au fond, de plus en plus. »

Voyage spirituel

Les moniales dominicaines ont quitté leur édifice pour s’installer à Shawinigan. Leur nombre a décliné. Comment soutenir un édifice aussi imposant, fruit des efforts d’un architecte de l’entre-deux-guerres, quand on n’est plus qu’une poignée de femmes plutôt âgées ? Un promoteur a fini par acheter cet imposant bâtiment, avec l’intention avouée de le raser au plus vite pour y construire des maisons neuves. La Ville ne s’est pas opposée à ce projet, affirmant qu’elle n’avait pas les moyens de préserver ce bâtiment quand ses moyens sont si pauvres. En dernier recours, à la suite d’alertes lancées dans les médias, le ministère de la Culture a été forcé d’intervenir, protégeant au moins temporairement le bâtiment. L’affaire n’est pas encore jouée en faveur d’une reconversion, la menace d’une destruction planant toujours à basse altitude.

Louise Sigouin se désole qu’on puisse seulement songer à détruire un bâtiment pareil, témoin et porteur d’une part essentielle de l’histoire québécoise. Est-ce que la société d’aujourd’hui aura assez de conscience d’elle-même et de convictions pour éviter pareille destruction d’un patrimoine commun ? La réalisatrice se le demande. « Les promoteurs, pour moi, ce sont des envahisseurs. Ils s’approprient des lieux, au nom de l’argent. On ne pense à rien d’autre. On oublie tout. On est envahi par la laideur. Les centres d’achats et les projets commerciaux prennent de plus en plus la place. Ils ont le dessus sur la vie de village, sur l’esprit de communauté. »

« Je pense qu’avec ce film, je revendique pour le présent un autre temps qui est encore là, mais qu’on ignore. En tout cas, j’ai plus d’impact avec ce film qu’avec tout ce que j’ai fait. Ce monastère et la vie de ces femmes constituent une part indissociable de nous-mêmes. Qu’on le veuille ou non, on est reliés à ça. Le nier, vouloir l’effacer, cela ne sert à rien. » C’est au fond à un voyage spirituel qu’invite ce film porté par la voix effacée de sa réalisatrice. « Je viens d’une famille où les parents n’allaient pas à la messe. Me retrouver ainsi, du jour au lendemain, avec ces femmes a activé quelque chose en moi que je ne soupçonnais pas. » A-t-elle eu un soudain élan religieux ? « Non ! Je ne peux pas supporter les dogmes de l’Église ! Mais il y a quelque chose dans le rituel qui est nécessaire pour marquer le temps. Croyant ou pas, chacun devrait pouvoir goûter à cela, à un moment ou l’autre de sa vie. C’est nécessaire. »

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.