«Judy»: une étoile s'est consumée

Les blessures psychiques et physiques du personnage, Renée Zellweger les porte dans son regard, dans sa posture, dans sa voix. Et quelle voix!
Photo: Les films Séville Les blessures psychiques et physiques du personnage, Renée Zellweger les porte dans son regard, dans sa posture, dans sa voix. Et quelle voix!

Octobre 1938. Dans le studio de la Metro Goldwyn Meyer vient de s’amorcer le tournage du futur triomphe Le magicien d’Oz. À une toute jeune Judy Garland, Louis B. Meyer lui-même explique qu’elle n’a pas le plus beau visage ni les plus belles dents, mais qu’elle possède une voix hors du commun. Il y a quelque chose de sourdement menaçant dans la voix doucereuse du tout-puissant bonhomme. Et il y a ce compliment, qui ressemble davantage à de la destruction psychologique. Judy, le film, revient dans ce passé faussement brillant afin d’éclairer le triste présent, l’essentiel de l’intrigue se déroulant trente ans plus tard, à une époque où l’actrice et chanteuse désargentée en est réduite à courir le cachet.

On découvre ainsi une Judy Garland contrainte de se produire au noir dans des bouis-bouis en compagnie de ses deux plus jeunes enfants. Vrai qu’à l’époque, elle était devenue impossible à assurer à force d’engagements annulés ou ratés : accro aux médicaments de longue date, l’ancienne fiancée de l’Amérique…

Jetée par le dernier hôtel qui acceptait encore de lui faire crédit, la voici à la rue avec sa progéniture. Dans le taxi qui les emmène vers une destination incertaine, Lorna, la fille cadette, supplie sa mère de ne pas s’endormir en la voyant avaler un comprimé. « Ce n’est pas un de ceux qui font dormir, chérie », répond Judy. L’air inquiet mais résigné de la petite, celui, préoccupé mais absent de l’adulte : rien à ajouter.

Inadéquate de maintes façons, Judy n’en aime pas moins ses enfants de tout son être. Or, pour pouvoir recouvrer leur garde, elle est contrainte d’accepter une série de concerts à Londres, le seul endroit où un promoteur est encore disposé à l’accueillir. Cruelle disgrâce après une série de comédies et de drames musicaux à succès comme Le chant du Missouri (Meet Me in St. Louis, où elle créa le classique Have Yourself a Merry Little Christmas) ou Une étoile est née (A Star Is Born, avec l’autre classique The Man That Got Away), déjà un premier « retour » professionnel pour elle.

C’est qu’Hollywood aime broyer ses vedettes. Qui plus est lorsque la vedette est femme et qu’elle a passé l’âge de jouer les ingénues.

Remise en perspective

D’ailleurs, l’un des aspects les plus émouvants du film implique un couple d’admirateurs homosexuels dont la présence vient rappeler combien le public gai demeure fidèle — fervent — envers ses idoles féminines lorsque celles-ci avancent en âge et que l’industrie se désintéresse d’elles (Bette Davis, Elizabeth Taylor, Cher, Cyndi Lauper, Grace Jones, Madonna : la liste est sans fin).

Tiré de la pièce End of the Rainbow, en référence à la chanson phare Over the Rainbow composée pour Le magicien d’Oz (The Wizard of Oz), Judy aurait pu se résumer à un énième portrait de déchéance glamour dont le showbiz a le secret. À vrai dire, le film, dont la trame reste prévisible, est parfois cela. Ainsi, après une première réussie, les tendances autodestructrices de la star déchue la rattrapent. Dès lors, à chaque soir son suspense : pourra-t-elle chanter, voire se tenir debout ?

Mais le film va au-delà de la formule, notamment avec ces retours en arrière déjà évoqués qui, loin d’être accessoires, remettent en perspective les déboires du moment en leur donnant une genèse. On pense par exemple aux pilules coupe-faim (des dérivés d’amphétamines) que le studio forçait Judy Garland à consommer, à l’instar de somnifères, les premières provoquant de l’insomnie atténuée par les secondes. L’expression « body-shaming » n’existait pas alors, mais c’est bien ce qu’on infligea à l’adolescente de 16 ans. Ça laisse des traces. Et ça use prématurément.

Le retour de Zellweger

Ces blessures psychiques et physiques, Renée Zellweger les porte dans son regard, dans sa posture, dans sa voix. Et quelle voix ! Car elle interprète elle-même toutes les chansons du film. On a beau l’avoir entendue chanter dans Chicago, ici, c’est autre chose. On est scié par la charge émotionnelle qu’elle déploie, ses cordes vocales on ne peut plus à la hauteur d’un point de vue purement technique. Pour le compte, c’est là un « retour » pour elle également.

Cette composition cousue main pour les Oscar rehausse considérablement le niveau d’intérêt du film qui, on l’évoquait, est loin d’être sans qualités, mais ne casse rien non plus sur le plan cinématographique.

Venu du théâtre, Rupert Goold signe en effet une première réalisation dont le confinement trahit davantage un petit budget jamais transcendé, faute d’une réelle vision, qu’un parti pris intimiste. Direction photo sobre, pas de caricature nostalgique à la direction artistique… Bref, c’est adéquat, mais guère mémorable. En somme, on parle d’un bon petit film bénéficiant d’une grande performance. Ce que livre Renée Zellweger, incandescente en étoile qui achève de se consumer.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Judy (V.O. et V.F.)

★★★

Drame biographique de Rupert Goold. Avec Renée Zellweger, Jessie Buckley, Finn Wittrock, Rufus Sewell, Michael Gambon. États-Unis / Grande-Bretagne, 2019, 118 minutes.