«Vivre à 100 milles à l’heure»: les mauvais coups

Vivre à 100 milles à l’heure est un ambitieux récit d’apprentissage s’étalant  sur plusieurs saisons et  sur plus d’une décennie.
Photo: Les films Opale Vivre à 100 milles à l’heure est un ambitieux récit d’apprentissage s’étalant sur plusieurs saisons et sur plus d’une décennie.

Louis Bélanger, cinéaste rigolo ? Ce n’était pas si clair avant qu’il ne signe Les mauvaises herbes, comédie joyeusement déjantée, pimentée d’humour noir et de situations absurdes. Parce qu’avant cela, s’il avait su jouer à l’équilibriste, capable d’osciller entre sourires et larmes (Route 132, Le génie du crime), il pouvait aussi poser sur le monde un regard cruel et désespéré, particulièrement dans Post Mortem, son premier long métrage de fiction.

Gaz Bar Blues, une de ses plus belles réussites, possédait ce dosage parfait, en plus d’afficher des éléments autobiographiques, supplément d’âme à une chronique familiale qui n’en manquait pas. Car de multiples photographies en noir et blanc de l’Allemagne sens dessus dessous de la fin des années 1980 témoignaient de l’esprit d’aventure du cinéaste, l’insufflant à l’un de ses personnages que l’on pouvait qualifier d’alter ego.

La filiation apparaît encore plus évidente dans Vivre à 100 milles à l’heure, visite guidée d’un passé tumultueux qui n’est pas sans rappeler la douce folie de C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée, la fumée de cigarette en (beaucoup) moins, et les drogues de toutes sortes en (beaucoup) plus. Au centre de cette plongée, de l’enfance à l’aube de l’âge adulte, à Québec et dans ses banlieues, une figure domine : Louis, un garçon des années 1970, apprendra à écrire avec la méthode du sablier (le pauvre), mais surtout à transgresser les interdits, en particulier ceux liés au commerce de substances illicites, une entreprise dans laquelle il va s’enrichir avec ses deux complices de tous les instants. Le premier, Daniel, sera le grand manitou de leur petite entreprise florissante, des corridors de leur polyvalente aux arcades du quartier, alors que le second, Éric, aura du mal à résister aux effets euphorisants des produits offerts à une clientèle qui en redemande.

Non, ce n’est pas un film « sur la dope », bien qu’elle prenne une place prépondérante, parfois comique, parfois tragique. Il s’agit plutôt d’un ambitieux récit d’apprentissage s’étalant sur plusieurs saisons et sur plus d’une décennie, mais toujours centré sur ce trio soudé pour la vie que l’on verra grandir (parfois, trois jeunes comédiens incarnent un même personnage à différents âges), pas toujours en grâce et en sagesse. Leur famille respective est reléguée à la périphérie, des adultes le plus souvent inadéquats ou démunis devant une progéniture moins révoltée contre le système — celui où un même architecte peut concevoir à la fois une polyvalente et une prison… — que désireuse de s’y insérer en toute illégalité.

Vivre à 100 milles à l’heure fourmille de scènes cocasses et de figures caricaturales, dont celle de la mère indigne (les pères ici sont cruellement absents), célébrant la franche camaraderie d’un clan découvrant les périls de l’amour et ceux du marché noir, l’apprenant parfois avec une mâchoire cassée ou des culottes baissées, cruels moments d’humiliation. Plus que jamais, Bélanger affiche sa grande admiration cinéphile pour un cinéma québécois d’un autre temps, autrement moins léché, celui de l’époque qu’il décrit avec la complicité d’un directeur photo qui a d’ailleurs contribué à son esthétique. Pierre Mignot en reproduit parfaitement les aspérités, les lumières criardes des néons se répercutant sur des décors où le beige et le brun dominent outrageusement.

Autre complice incontournable et fidèle, son frère Guy Bélanger déploie encore une fois tout son talent musical. Harmoniciste et compositeur attitré des films du cadet de la famille, il est ici personnifié en protecteur un brin moralisateur, rappelant au jeune Louis, celui du film, ce qu’il en coûte de briser le cœur de ses parents. Cette chronique tonifiante et insolente d’une jeunesse rock’n’roll nous donne franchement envie de tout lui pardonner.

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Vivre à 100 milles à l’heure

★★★★

Chronique de Louis Bélanger. Avec Rémi Goulet, Antoine L’Écuyer, Félix-Antoine Cantin, Sandrine Poirier-Allard. Québec, 2019, 104 minutes.