«Celle que vous croyez»: l’insoutenable légèreté du virtuel

Elle a beau ici s’appeler Claire, rien n’est plus opaque et contradictoire que les comportements de cette femme, pleine d’assurance en professeure de littérature, vite désespérée en amante larguée deux fois plutôt qu’une.
Photo: Axia Films Elle a beau ici s’appeler Claire, rien n’est plus opaque et contradictoire que les comportements de cette femme, pleine d’assurance en professeure de littérature, vite désespérée en amante larguée deux fois plutôt qu’une.

Les écorchées, Juliette Binoche les incarne depuis très longtemps, et disons-le : elle excelle dans ce registre et on ne remerciera jamais assez Léos Carax (Mauvais sang) et André Téchiné (Rendez-vous) de lui avoir tracé ce chemin. Certains pourraient voir dans cette posture une impression de facilité, mais jamais sa dévotion ne saurait être remise en cause, et surtout pas devant Celle que vous croyez, de Safy Nebbou (Le cou de la girafe, Dans les forêts de Sibérie).

Elle a beau ici s’appeler Claire, rien n’est plus opaque et contradictoire que les comportements de cette femme, pleine d’assurance en professeure de littérature, vite désespérée en amante larguée deux fois plutôt qu’une : d’abord par le père de ses deux fils, parti dans les bras d’une autre, et ensuite par son jeune amant, Ludo (Guillaume Gouix), qui ne voit en elle qu’un divertissement nocturne. Pour se rapprocher de cet homme qu’elle croit avoir dans la peau, Claire s’invente un avatar sur Facebook prénommé Clara, s’appropriant les photos d’une splendeur blonde anonyme pour se rapprocher d’Alex (François Civil), le colocataire de Ludo, de qui elle pourrait soutirer des informations sans en avoir l’air.

Leurs échanges virtuels deviennent vite frénétiques, tissant une liaison dangereuse (Claire évoque même le roman épistolaire de Laclos dans un de ses cours), mais totalement virtuelle, frustrant de plus en plus ce jeune et séduisant photographe qui ne s’imagine pas en lien avec une quinquagénaire au lourd bagage sentimental. Tout cela ne pouvait aboutir qu’à un échec, voire à une tragédie, et c’est ce doute qui plane tout au long du récit, raconté de manière morcelée par cette amoureuse au bord du gouffre. Car elle se confie sans ambages à ce que l’on croit une psychologue en cabinet privé, mais Claire et la dépositaire de ses secrets (Nicole Garcia, loin de sa flamboyance habituelle) évoluent dans un environnement beaucoup plus contrôlé, et contraignant.

L’objet du désir de Claire ne possède aucune existence complète et totale, à la différence de ceux et celles qui gravitent autour d’elle. Après une suite de textos, et rapidement au téléphone, Alex est toujours tenu à distance, parfois observé, épié, par cette mythomane jouant un jeu dangereux. Par la suite, ce jeune romantique devient le héros d’une fiction aux allures réalistes, une autre machination de cette femme toujours prête à fantasmer à outrance ses histoires d’amour. Au point de se brûler les ailes, comme en témoignent souvent le visage défait et les yeux pleins de larmes de cette naufragée de l’univers virtuel.

Dans un Paris rarement pittoresque, Claire évolue dans un univers qui sans cesse lui renvoie une image froide et déshumanisante de sa propre existence. Entre les passerelles bétonnées de la bibliothèque François-Mitterrand, les corridors vitrés du Centre Pompidou et la tour d’habitation anonyme où elle habite, rien ne semble chaleureux ni réconfortant autour de cette femme qui a perdu pied, et à un point où même sa médecin en vient à se demander comment elle fera pour la raccrocher à une vie n’ayant de sens que sous le signe de la passion amoureuse.

Celle que vous croyez est entièrement dominé par la présence incandescente de Juliette Binoche, affichant dans certaines scènes à caractère sexuel le même abandon dont elle avait récemment fait preuve chez Claire Denis dans High Life. Dans cette radiographie du pouvoir, pervers et périlleux, de l’imagination, l’actrice mène le bal avec sa détermination coutumière. Elle est ici au service d’un cinéaste qui, à travers l’adaptation du roman de Camille Laurens, radiographie les travers technologiques de notre époque et ces sentiments universels, intemporels, que sont la solitude et la trahison amoureuse.

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Celle que vous croyez

★★★ 1/2

Drame de Safy Nebbou. Avec Juliette Binoche, François Civil, Nicole Garcia, Guillaume Gouix. France, 2019, 102 minutes.