«Kuessipan» nous mène au coeur d’Uashat

Yamie Grégoire et Sharon Fontaine-Ishpatao dans «Kuessipan», réalisé par Myriam Verreault
Photo: Max Films Média Yamie Grégoire et Sharon Fontaine-Ishpatao dans «Kuessipan», réalisé par Myriam Verreault

Après avoir séduit public et médias au TIFF, Kuessipan, de Myriam Verreault, a fait de même au Festival de cinéma de la ville de Québec, y raflant le Grand Prix. À raison. Inspirée par le superbe recueil éponyme signé Naomi Fontaine, Kuessipan, l’adaptation, fait honneur à la source tout en proposant autre chose. Quelque chose d’aussi beau.

On y suit l’amitié indéfectible qui unit deux jeunes filles innues, Mikuan et Shaniss. Tandis que la première, éprise d’écriture, est curieuse de découvrir le reste du monde, la seconde, déjà mère, s’en méfie et préfère leur communauté d’Uashat. Ce ne sont là que les grandes lignes d’un film d’exception ayant fait vivre une expérience marquante à ses deux vedettes, Sharon Ishpatao-Fontaine et Yamie Grégoire, mais aussi à Naomi Fontaine.

Il faut savoir que lorsque la cinéaste Myriam Verreault l’approcha avec l’idée de tirer un film de ce qui était alors son premier ouvrage, Naomi Fontaine n’accepta pas d’emblée. « Kuessipan venait de paraître, et auparavant, le travail d’écrivain, je ne connaissais pas ça. Alors là, celui de scénariste, encore moins. Collaborer avec une cinéaste pour faire un film de mon livre, pour moi, ça ne voulait rien dire : je n’avais aucune idée de la manière dont on pouvait s’y prendre », se souvient l’auteure.

Du même souffle, Naomi Fontaine précise qu’au fond, sa circonspection s’expliquait par une nécessité de développer un lien de confiance avec Myriam Verreault. Elle désirait en outre voir jusqu’à quel point cette dernière était prête à s’impliquer. « Là, je vais parler pour moi : quand les gens s’intéressent à nos cultures, j’ai toujours l’impression qu’ils vont aller dans le folklore ou des clichés, ou carrément dans des fantasmes n’ayant rien à voir avec la réalité. Dans mon écriture, je m’éloigne volontairement de tout ça. Ce que j’ai envie d’écrire, c’est le visage des gens, tel qu’il est, à Uashat. Avec toute sa souffrance, mais aussi toute sa beauté. »

Là, je vais parler pour moi : quand les gens s’intéressent à nos cultures, j’ai toujours l’impression qu’ils vont aller dans le folklore ou des clichés, ou carrément dans des fantasmes n’ayant rien à voir avec la réalité. Dans mon écriture, je m’éloigne volontairement de tout ça.

Ce qu’elle continue d’accomplir avecun mélange magnifique d’épure et de puissance d’évocation,en témoigne encore son tout récent Shuni. Dans ce récit qui se veut une longue lettre adressée à une amie d’autrefois, Naomi Fontaine énonce certains de ces clichés qu’elle abhorre : « Ces toutes petites boîtes dans lesquelles les étrangers se croient en mesure de nous classer. Le bon Indien, l’Indien spirituel, l’Indien civilisé, l’Indien sauvage et l’Indien de misère. »

À leur évocation en cours d’entrevue, l’auteure en complète l’énumération à voix haute. Craignait-elle, en l’occurrence, que Myriam Verreault, si bien intentionnée soit-elle, tombe dans ces ornières-là ? « On a parlé de ses motivations, mais ç’a vraiment été lorsqu’elle m’a accompagnée pour l’été à Uashat que le projet est devenu réellement possible à mes yeux. J’ai tout fait pour lui montrer les plus beaux spots ; qu’elle soit séduite par ma communauté. Qu’elle rencontre les gens, qui sont fiers… Avant de voir la souffrance des gens, c’est important de voir leur beauté », réitère-t-elle.

Partenaires complémentaires

C’est d’ailleurs sur place, à terme, que furent trouvées les Mikuan et Shaniss imaginées spécifiquement dans le scénario dont Myriam Verreault et Naomi Fontaine partagent le crédit au générique du film. Sharon Ishpatao-Fontaine incarne Mikuan. Mikuan qui, en narration hors champ, récite des textes écrits par son personnage dont on retrouve la trace dans l’œuvre de Naomi Fontaine. Yamie Grégoire, quant à elle, interprète Shaniss, qui mène une existence plus difficile. Ni l’une ni l’autre ne possède de formation en jeu. Toutes deux sont merveilleuses d’authenticité dans le film.

« Naomi était mon prof de français, et un jour, elle nous a annoncé que son livre allait devenir un film, et qu’il allait y avoir des auditions. Je me suis dit que ce serait peut-être une belle occasion de me lancer dans quelque chose de différent. Plus tard, Myriam est venue dans la classe. Elle a expliqué un peu le film qu’elle voulait faire, nous a parlé des personnages, des auditions à venir… Elle regardait pas mal tout le monde. Mais moi, je la fixais, et je lui disais mentalement “c’est moi : tu vas me choisir moi­­­”. Je pense que mon regard l’a un peu intimidée cette fois-là », se souvient Yamie Grégoire en riant. Cette nature volontaire est pour le compte en phase avec le tempérament fort de Shaniss.

Son de cloche inverse du côté de sa partenaire Sharon Ishpatao-Fontaine, qui, elle, n’avait nulle intention de se présenter. « Des amis avec qui j’avais tourné de petites vidéos m’ont parlé des auditions. Je trouvais ça intimidant et je ne voulais pas devenir actrice. J’ai donc refusé. Puis une autre personne, qui connaissait Myriam, m’a demandé d’essayer et j’ai refusé de nouveau. À la troisième personne, je me suis décidée à aller jeter un coup d’œil, voir comment ça se passait, et c’est là que j’ai rencontré Myriam et qu’on a discuté. Ç’a cliqué. Après ça, ça s’est enchaîné. »

Être chez soi

Durant le processus de sélection, les interprètes potentiels, tous des non professionnels, bénéficièrent d’ateliers de jeu. C’est pendant ceux-ci que Sharon Ishpatao-Fontaine et Yamie Grégoire firent connaissance.

De se souvenir la première : « Pendant un des exercices, il fallait inviter quelqu’un à danser et je suis spontanément allée vers toi. Tu m’intriguais. » « Je sais être intrigante quand je veux ! » de répliquer la seconde. Hormis le fait qu’elles sont à juste titre très fières du film, chacune conserve un souvenir précieux de l’aventure. « Je le referais mille fois », assure Yamie Grégoire. « Ça m’a fait comprendre combien c’est important d’oser, de prendre des risques », confie pour sa part Sharon Ishpatao-Fontaine.

Et Naomi Fontaine ? Fut-elle d’office heureuse du résultat ? C’est un euphémisme : « La première fois que j’ai vu le film, c’était le montage final auquel il ne restait à faire que quelques trucs comme l’ajustement des couleurs et tout ça. Bref, le visionnement se passait dans un condo, à Montréal, mais pendant deux heures, j’ai eu l’impression d’être chez moi. »

 

Kuessipan prend l’affiche le 4 octobre.

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