«Celle que vous croyez»: la tentation du faux-semblant

C’est à Juliette Binoche, actrice capable de dissiper d’un rôle à l’autre son aura de star immense, que le cinéaste a demandé d’incarner Claire (et Clara).
Photo: Axia Films C’est à Juliette Binoche, actrice capable de dissiper d’un rôle à l’autre son aura de star immense, que le cinéaste a demandé d’incarner Claire (et Clara).

Claire vit une liaison intense avec Ludo. Divorcée, la cinquantaine, elle est arrivée à un point de la relation où elle aimerait davantage que du sexe. Trentenaire célibataire, il est pour sa part content de s’en tenir à leur entente première. Blessée, jalouse, Claire décide un soir de se créer une identité fictive sur Facebook afin d’espionner Ludo. Entrée en scène de Clara, la vingtaine affriolante, fausses photos à l’appui. Or, en épluchant le fil de son amant, Claire se prend de fascination pour un de ses amis : Alex. De flirt en conversations téléphoniques naît une passion réciproque… mais d’office compromise par le subterfuge de Claire. Avec Celle que vous croyez, Safy Nebbou renoue avec un motif qui lui est cher : la mystification.

En effet, on doit au cinéaste, entre autres films, l’excellent L’empreinte (ou L’empreinte de l’ange) dans lequel Catherine Frot est convaincue que Sandrine Bonnaire élève sa fille à elle, prétendument morte dans un incendie. Ou encore L’autre Dumas, dans lequel l’écrivain fantôme du célèbre romancier ne dément pas une jeune femme lorsque celle-ci le prend pour l’auteur des Trois mousquetaires en personne.

« Il y a quelque chose du double, oui, opine Safy Nebbou. Malgré moi, je crois que je suis attiré par ça, ce concept qui renvoie à l’identitaire. Même dans Le cou de la girafe et Dans les forêts de Sibérie, il y a quelque chose de l’ordre du récit initiatique identitaire. »

Ce par quoi passe Claire, mais en une voie tortueuse à souhait, qu’elle ouvre elle-même au fur et à mesure qu’elle se prend au jeu de ce nouvel amour. Un amour dont elle sait, dans son for intérieur, qu’il la fait plonger de plus en plus profondément dans le déni du réel.

L’ADN du roman

Bien sûr, Claire pourrait prendre le risque de tout avouer à Alex en espérant qu’il est bel et bien épris de la personne derrière l’avatar, mais dès lors, il n’y aurait pas de film. Ni de roman, en l’occurrence, Celle que vous croyez étant à l’origine une oeuvre de Camille Laurens.

« Quand j’ai lu son roman, j’ai tout de suite été séduit par cette notion de faux-semblant. C’était à la fois tellement fascinant, et complètement tragique, et surtout très cinématographique… En utilisant les moyens technologiques d’aujourd’hui, comme peut le faire la série Black Mirror, les possibilités de s’éloigner de sa réalité, voire de s’en inventer une autre, comme individu, sont infinies… Bref, l’idée proposée par Camille m’a titillé. »

D’autant qu’à l’instar du roman, mais sans toutefois tenter une reproduction à l’identique, car c’eût été impossible, le scénario repose sur une structure complexe de retours en arrière, ceux-ci tantôt gigognes, tantôt traversés de projections mentales et de fantasmes.

« Le but, en adaptant, est de préserver l’ADN du roman, sa sensibilité. Je suis soulagé de dire que Camille Laurens s’est montrée ravie du résultat. Ça, ça veut dire que je ne me suis pas trompé ; qu’on était touchés par les mêmes éléments dans cette histoire. Et puis, en marge de l’adaptation, j’ai fait beaucoup de recherches : j’ai creusé du côté des gens qui s’inventent de fausses identités sur les réseaux sociaux — j’ai moi-même été piégé, mais la mésaventure s’est soldée de manière plutôt sympa. Toute la relation avec la psy, je l’ai nourrie de recherches aussi. »

Une vraie rencontre

C’est à Juliette Binoche, actrice capable de dissiper d’un rôle à l’autre son aura de star immense, que le cinéaste a demandé d’incarner Claire (et Clara).

« Juliette, je la connaissais un peu pour avoir fait partie d’un jury avec elle dans un festival. Pour moi, c’était une évidence : lorsque Camille m’a demandé qui je voyais dans le rôle, j’ai spontanément dit “Binoche”. Elle est la seule actrice française de sa génération capable, selon moi, de livrer autant d’intimité et de donner une telle profondeur à la tragédie. Et je savais qu’elle n’aurait pas peur. Pas peur du sujet, pas peur de se montrer sous un jour parfois peu flatteur, pas peur d’aller jusqu’au bout, quoi. C’est une très, très grande actrice. »

[Juliette Binoche] est la seule actrice française de sa génération capable, selon moi, de livrer autant d’intimité et de donner une telle profondeur à la tragédie. Et je savais qu’elle n’aurait pas peur.

Une autre comédienne remarquable recueille les confidences de la protagoniste : Nicole Garcia, alias la docteure Bormans. Après avoir beaucoup brillé devant la caméra, elle s’est illustrée derrière celle-ci, en tant que réalisatrice, avec notamment Un week-end sur deux, Place Vendôme et Mal de pierres.

« Dans le roman, il s’agissait d’un homme — c’était un et non une psy. Il y avait une dimension de manipulation de la part de Claire, de séduction… Ça allait dans le roman, mais dans le scénario… un truc me chiffonnait. J’ai mis du temps à mettre le doigt dessus et puis un jour, avec Julie Peyr [coscénariste], on en a juste fait un personnage féminin sans rien changer à la teneur du scénario ; les moments troubles sont restés tels quels, mais soudain, c’était plus ambigu, plus intéressant. Et bref, au moment du casting, j’ai songé à Nicole. D’une part, parce que je la trouve crédible en psy. Ça se passe d’explication : elle possède un charisme, elle dégage une acuité… Et d’autre part, eh bien, elle est une actrice formidable, et trop rare désormais. »

Juliette Binoche et Nicole Garcia n’avaient jamais tourné ensemble auparavant. De préciser Safy Nebbou, il en résulta une vraie rencontre. Leurs scènes furent par ailleurs tournées à la toute fin.

« Ce n’était que des séquences chez la psy pendant six jours : j’avais soudain l’impression de faire un Bergman ! Mais sérieusement, c’était mieux ainsi, car Juliette avait tout joué et était donc pleine des événements que son personnage relate. Il y avait une vérité accrue dans son jeu. Elle avait vécu, façon de parler, ce dont elle parlait. »

Considérant la nature de l’intrigue, cette dernière formule ne saurait être mieux choisie.

Celle que vous croyez prendra l’affiche le 27 septembre.

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