La planche de salut d’«Alexandre le fou»

À 25 ans, Alexandre Demard s’enrôla sur un navire marchand. Une fois en mer de Chine, une schizophrénie jusque-là latente éclata.
Photo: Maison 4-3 À 25 ans, Alexandre Demard s’enrôla sur un navire marchand. Une fois en mer de Chine, une schizophrénie jusque-là latente éclata.

Alexandre (Alex) a toujours aimé la mer. Certains de ses plus beaux souvenirs sont d’ailleurs ceux de balades en voilier avec son père lorsqu’il était enfant, sur le Saint-Laurent. Si bien qu’à 25 ans, cet être à l’élocution douce et aux dehors raffinés s’enrôla sur un navire marchand. Mais une fois en mer de Chine, une schizophrénie jusque-là latente éclata. Quinze ans plus tard, Alex semble avoir repris le dessus avec l’aide d’une pléthore de médicaments. Entre, à Québec, un père aimant mais inquiet et, à Paris, une grand-mère désireuse de voir son petit-fils « se caser » pendant qu’elle vit encore, Alex fait deux nouvelles rencontres, l’une amicale, l’autre sentimentale. Avec Alexandre le fou, présenté non sans à propos au Festival de cinéma de la ville de Québec, Pedro Pires déstabilise à dessein.

Le film est présenté, à juste titre, comme un documentaire. En effet, le cinéaste s’est appuyé sur des événements authentiques de la vie du protagoniste, Alexandre Demard. Ce dernier a bel et bien vécu cet épisode psychotique près de Shanghai, qui revient ponctuellement, tel un motif poético-impressionniste, et son père et sa grand-mère sont là tels qu’en eux-mêmes. Leur air soucieux, lorsqu’il se manifeste, n’est de toute évidence pas feint.

Pour autant, Alexandre le fou, que Pedro Pires a tourné sur une période de cinq ans afin de disposer de tous les morceaux du puzzle qu’il déciderait ultimement d’assembler, se déploie comme une fiction. En cela qu’une histoire, si collée soit-elle au réel, est racontée. Cela, avec une grande économie dramatique, mais avec force pouvoir d’évocation visuelle.

Ce qui ne devrait guère surprendre les cinéphiles, Pires s’étant d’office signalé comme un virtuose de l’image avec sa première réalisation, le court métrage Danse macabre, paru en 2009.

Et de fait, dans ce premier long métrage solo (après la coréalisation avec Robert Lepage de Triptyque), chaque plan rend compte d’une sensibilité plastique hors du commun. De l’ouverture sur une mer démontée filmée au ralenti à cette séquence montrant Alex debout devant un grand tirage photo donnant l’impression qu’il se tient en présence de figures du passé, en passant par cette transition où l’on quitte un cercle de thérapie de groupe à Québec pour atterrir dans un cercle de tricoteuses à Paris, la réalisation (et le montage de Sylvia De Angelis et Sophie Leblond) épate de bout en bout.

Justement, s’ils le servent dans un premier temps, ce sens visuel et cette précision sans faille du mouvement d’ensemble en viennent, un moment donné, à être en porte-à-faux avec le film. C’est-à-dire qu’initialement, alors qu’Alex vit une période d’équilibre, l’approche esthétique très « réglée » fonctionne parfaitement : il y a adéquation entre le fond et la forme. Or, plus tard, lorsque les choses se compliquent pour Alex, sa dérive intérieure ne trouve pas un écho aussi direct dans la mise en scène, qui demeure, elle, en absolu contrôle.

Certes, on pourra arguer que cela revient à se plaindre de trop de beauté. Peut-être est-ce le cas. En même temps, et c’est là la marque d’une oeuvre riche invitant à un second visionnement, il n’est pas impossible que ce parti pris renvoie en fait à l’élégance surannée qu’affiche Alex qui, avec son complet, sa pipe et sa coiffure, aurait été parfaitement à son aise parmi les artistes de la Butte Montmartre naguère.

Du raffinement, pour le compte, le film en a à profusion. C’est notamment perceptible dans la manière qu’a le cinéaste d’utiliser l’ellipse.

Un petit miracle

Quoi qu’il en soit, et on ne saurait trop insister, Alexandre le fou est beaucoup, beaucoup plus qu’un ravissant objet cinématographique. C’est d’abord et avant tout une odyssée humaine poignante.

Tourné en bonne partie à Sherpa, au centre-ville de Québec, un immeuble regroupant des artistes et des personnes dites fragiles qui remontent la pente, le film, si intimiste soit-il, ouvre en outre sur plus vaste que la seule existence d’Alex. Les participants, des livres ouverts quant à leurs états respectifs, ont été d’une immense générosité.

Générosité que Pedro Pires, ancien préposé en soins psychiatriques, a su traiter avec un respect identique.

Il est certains moments d’une drôlerie inattendue, faut pas croire. De même que des passages, surtout vers le dénouement, qui émeuvent et, oui, font chavirer. Sublime, la scène finale attache tous les fils narratifs et symboliques, fond et forme à nouveau en symbiose. Un petit miracle.

Qu’est-ce qui relève de la vérité captée, de la reconstitution ou du rehaussement fictif ? Qu’importe, puisqu’en séchant ses larmes à l’arrivée du générique, on sait avoir ressenti — vécu — quelque chose de vrai.

François Lévesque est à Québec à l’invitation du FCVQ.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Alexandre le fou

★★★★

Documentaire de Pedro Pires. Avec Alexandre Demard, Odette Mansard, Hubert Demard, Emmanuel Demard. Québec, 2019, 65 minutes.