Pour la diversité à l’écran

La série Netflix «When They See Us», réalisée et produite par Ava DuVernay, fut un succès retentissant aux États-Unis comme à l’étranger.
Photo: Netflix La série Netflix «When They See Us», réalisée et produite par Ava DuVernay, fut un succès retentissant aux États-Unis comme à l’étranger.

Quinze ans de cinéma noir à Montréal, quinze ans d’efforts pour la diversité à l’écran : c’est ce que le Festival international du film black de Montréal (FIFBM) célébrera dès la semaine prochaine avec une programmation étoffée de films, de conférences et d’ateliers divers.

L’événement prendra l’affiche mardi prochain et s’étalera jusqu’au 29 septembre. Outre sa programmation variée comprenant 90 films provenant de 25 pays, le festival se donne aussi comme mission de revendiquer une meilleure représentation des personnes noires et de leur culture au sein du paysage québécois.

« C’est plus qu’un festival. C’est un mouvement, c’est une vitrine pour les artistes de la relève, décrit sa fondatrice, Fabienne Colas. On a un mélange de thèmes très sociaux, on a un mélange de grand cinéma et on a une place pour la relève et l’industrie. »

Ce mouvement dont parle la cinéaste se fait sentir surtout à travers son désir ardent d’inclusion et de représentation des communautés noires à l’écran ; un combat qu’elle juge quelque peu en retard au Québec par rapport au reste du Canada.

« Ici, on est encore en train de penser à la prise de conscience, déplore-t-elle. Les Torontois, eux, sont dans l’action. Nous, on veut arrêter plus que jamais cette affaire de prise de conscience, parce que ça fait quinze ans qu’on est dedans. On veut maintenant être dans l’action. »

De la diversité, maintenant

Le festival comprend justement une série d’ateliers et de conférences sur le sujet — on y parle entre autres des Noires dans la réalisation, la création de séries black au Québec, et on a même droit à une conversation avec… « Jean-Claude Lord, qui est blanc de blanc ! s’exclame la cinéaste. Par contre, c’est un allié de la diversité, dans un temps, il y a trente ans, où la diversité n’était pas sur toutes les lèvres, ce n’était pas trendy. »

Elle regrette justement le fait que les efforts du réalisateur n’aient pas été reproduits ailleurs au Québec. « Malheureusement, beaucoup de gens ont laissé tomber ce flambeau par la suite. Imaginez-vous, s’il y avait encore des Jean-Claude Lord chaque année, où est-ce qu’on en serait aujourd’hui… Notre télévision serait révolue ! »

Une autre figure mise en avant lors du festival sera Euzhan Palcy, réalisatrice martiniquaise et pionnière de son époque. Fabienne Colas peine à lister ses exploits, tant il y en a : première femme noire à recevoir un César en réalisation, première réalisatrice noire dont le film fut produit par une firme hollywoodienne (MGM, pour Une saison blanche et sèche en 1989), la seule réalisatrice à avoir travaillé avec Marlon Brando.

« Elle a fait tout ça dans des années où il n’y avait pas de #OscarsSoWhite, il n’y avait pas ce mouvement-là, insiste Colas. C’était comme marcher sur la Lune pour une femme noire, à cette époque-là. Aujourd’hui, on tient beaucoup de choses pour acquis. Mais non ! C’est une grosse affaire. »

Ces idoles de la diversité ne datent pas d’hier non plus : Palcy et Lord travaillent tous les deux depuis les années 1970, jusqu’à aujourd’hui. Selon la fondatrice du FIFBM, leurs cas servent à prendre conscience, justement, du besoin criant en représentation des communautés noires et de couleur à l’écran.

« Je pense que ce n’est pas de la charité, la diversité à l’écran. C’est un besoin. C’est une nécessité parce que ça reflète la réalité démographique de notre société. Dans notre société québécoise en ce moment, la réalité, ce n’est pas ce qu’on voit à la télé. On veut que notre télé nous ressemble, c’est tout. »

TIFF et Netflix au menu

Parmi les têtes d’affiche les plus attendues se démarquent Kevin Richardson et Yusef Salaam, deux des cinq adolescents de couleur accusés à tort du viol d’une joggeuse blanche, Trisha Meili, il y a maintenant trente ans. Le cas du « Central Park Five », marqué par la discrimination raciale au sein du système judiciaire américain, a fait l’objet de la série Netflix When They See Us, réalisée et produite par Ava DuVernay, dont le succès fut retentissant aux États-Unis comme à l’étranger.

Leur présence cette année au festival, quelques mois seulement après la parution du film, n’a rien d’anodin, fait remarquer Fabienne Colas. « Je trouvais important, cette année plus que jamais, de les inviter parce que le climat social aux États-Unis, c’est une tension sans précédent depuis très longtemps, pour toutes sortes de raisons, avec un président peu conventionnel. »

Un président qui, à l’époque où il était un magnat naissant de l’immobilier à New York, préconisait le retour de la peine de mort qu’il souhaitait infliger à ces cinq adolescents de 14 à 16 ans. « Ils ont tout à voir avec ce président qui avait acheté une page complète dans The New York Times pour dire que ces gars-là méritaient la peine de mort. Ce n’est pas rien ! C’est sûr qu’on va parler de ça ; je veux qu’ils nous disent comment ils voient ce président-là. »

Ainsi, lors d’une causerie « à coeur ouvert » jeudi prochain, modérée par la fondatrice, Kevin Richardson et Yusef Salaam partageront leur expérience avec le public tout en discutant de justice sociale, affirme Fabienne Colas. « C’est à la fois sur le cinéma, avec cette nouvelle vie que leur histoire reprend avec Ava DuVernay, mais c’est aussi et surtout comment la vie a continué pour eux ; on va revivre ça, mais à travers leurs mots, leurs témoignages. »

Un autre bijou de la programmation, selon la cinéaste : le film d’ouverture, Harriet de Kasi Lemmons, sur la vie d’Harriet Tubman. La production, distribuée au Canada par Universal Studios, faisait partie de la sélection officielle du Festival international du film de Toronto (TIFF), mais sa diffusion au FIFBM est une première québécoise. « Que [Universal Studios] nous ait fait confiance pour ouvrir le 15e FIFBM avec Harriet, ça montre que le festival a une renommée internationale intéressante », affirme Fabienne Colas, le sourire dans la voix.

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Festival international du film black de Montréal

Du 24 au 29 septembre