«Vers les étoiles»: perdu, mais «cool», dans l’espace

Vers les étoiles est une longue échappée dans notre système solaire.
Photo: 20th Century Fox Vers les étoiles est une longue échappée dans notre système solaire.

Depuis le Dr Frank Poole (Gary Lockwood) dans 2001: l’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, rarement a-t-on vu astronaute plus décontracté, plus confiant, plus séduisant, que celui qu’incarne Brad Pitt dans l’exceptionnel space opera de James Gray, cinéaste ambitieux et résolument incontournable (The Immigrant, The Lost City of Z).

Avec une précision chorégraphique, un soin visuel maniaque, une somptueuse trame musicale signée Max Richter et un directeur photo, Hoyte Van Hoytema, abonné à la démesure (Interstellar, Spectre, Dunkirk), tout converge vers les étoiles dans Ad Astra, longue échappée dans notre système solaire où les planètes ressemblent à des gares avant l’atteinte de l’infini. Dans ce futur où les humains ont colonisé la Lune ainsi que la planète Mars, c’est sans doute Saturne qui pourrait bientôt devenir une lointaine banlieue. Ou pas.

Roy McBride (Pitt, à mille lieues de son cabotinage flamboyant chez Tarantino, mais tout aussi exceptionnel) aurait tout ce qu’il faut pour s’y rendre, cavalier sous tous les cieux ne perdant jamais son sang-froid, qu’il soit suspendu entre deux planètes, attaqué par des pirates lunaires ou en pilotage manuel lors de l’arrivée d’une fusée sur Mars. Autant d’exploits qui en font le candidat tout désigné pour porter un message à un homme que tous croyaient mort, et depuis longtemps, y compris Roy?: Clifford McBride (Tommy Lee Jones), son père, autrefois (et peut-être encore) à la tête d’un projet d’exploration spatiale aux velléités dignes de l’équipage de l’Entreprise dans Star Trek.

L’aisance avec laquelle Roy se déplace parmi les poussières d’étoiles et sur les terres arides de ces contrées impitoyables contraste avec la douleur de ses tiraillements intérieurs, désireux qu’il est de la camoufler, capable de contrôler sa tension artérielle avec la dextérité d’un androïde. Ce sont bien davantage ses blessures d’enfance et ses ratages amoureux (incarnés brièvement par Liv Tyler) qui hantent ses escapades et ses bravades, monologue intérieur auquel nous avons accès comme s’il s’agissait du dernier refuge possible dans un monde proprement orwellien.

Celui-ci s’avère rarement surchargé d’appareillages technologiques sophistiqués, reprenant même certaines postures minimalistes des plus célèbres aventures du futur (de 2001 à Gravity en passant même par Alien). James Gray cherche plutôt à embrasser avec intensité la quête désespérée d’un homme face à une figure spatiale et paternelle admirée de tous, mais crainte en haut lieu. Car il y a quelque chose entre la folie du Dr Frankenstein (pour le côté démiurge démoniaque) et celle du colonel Kurtz dans Apocalypse Now (pour l’aspect reclus et mégalomane) qui émane de Clifford McBride. Celui-ci affiche une misanthropie maladive doublée d’une obsession fulgurante de se rapprocher de Dieu, traits défendus par Tommy Lee Jones dont l’aura autoritaire fait ici merveille.

Les quelques morceaux de bravoure et autres pirouettes intersidérales que nous offre James Gray s’inscrivent dans une démarche beaucoup plus vaste et beaucoup plus profonde. Dans ce voyage sur autant de planètes où chacune présente sur son sol les mêmes dérives autoritaires, les mêmes divisions sociales et les mêmes névroses, ce cowboy de l’espace à la mine patibulaire débarque chaque fois en conquérant modeste, en explorateur que rien ni personne n’arrive à faire dévier de sa trajectoire à la fois intime et spectaculaire.

Longtemps son cinéma fut confiné aux quartiers populaires de New York (The Yards, Little Odessa, Two Lovers). Depuis quelques années, James Gray affiche une ambition esthétique époustouflante, doublée d’un souffle épique remarquable, qui trouve un aboutissement exceptionnel dans Ad Astra.

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Vers les étoiles (V.F. de Ad Astra)

★★★★ 1/2

Science-fiction de James Gray. Avec Brad Pitt, Tommy Lee Jones, Donald Sutherland, Ruth Negga. États-Unis, 2019, 123 minutes