Les dossiers de Louis Bélanger

L’idée du film était là depuis longtemps, en gestation. «J’avais un dossier, raconte le cinéaste, et chaque fois qu’un souvenir me revenait, je le notais.»
Photo: Alice Chiche Le Devoir L’idée du film était là depuis longtemps, en gestation. «J’avais un dossier, raconte le cinéaste, et chaque fois qu’un souvenir me revenait, je le notais.»

Le petit Louis vient de quitter Québec pour Charlesbourg avec sa famille. Dès le premier jour, il se lie d’amitié avec son voisin Daniel. Au duo s’ajoutent par la suite Éric et, par intermittence, Nathalie. Du milieu des années 1970 au milieu des années 1980, on suit la bande au gré d’une chronique tragicomique voyant les trois garçons passer de « petits bums » à gros trafiquants. Cela, sans qu’ils s’en rendent compte, ou presque. Écrit et réalisé par Louis Bélanger, Vivre à 100 milles à l’heure ramène le cinéaste dans les contrées semi-autobiographiques de Gaz Bar Blues.

« Ce film-ci découle du même phénomène que celui qui m’a poussé à faire Gaz Bar Blues », confie Louis Bélanger en marge de la première du film au Diamant dans le cadre du Festival de cinéma de la ville de Québec. « À l’époque, je contais des anecdotes du gaz bar de papa, et ça réagissait, ça riait. Pareil quand je parlais de mes mauvais coups d’autrefois. Lorsque j’évoquais ces années rock’n’roll, y’avait de la surprise, mais aussi de l’intérêt. »

Dès lors, le cinéaste savait détenir un terreau fertile pour une histoire. L’idée du film était là depuis longtemps, en gestation. « J’avais un dossier, et chaque fois qu’un souvenir me revenait, je le notais. Ça pouvait se traduire par des fulgurances assez limpides ; des échanges que je reproduisais mot pour mot en dialogues. Après, il faut penser cinéma, écriture, et c’est là que les éléments de fiction embarquent, souvent comme ressorts dramatiques. »

Trois temps, trois tons

Rayon structure justement, Vivre à 100 milles à l’heure se divise en trois parties : l’enfance, l’adolescence et le jeune âge adulte. Dans chacune, le ton se transforme. On est d’abord dans une comédie en phase avec l’innocence des gamins, puis dans quelque chose de plus doux-amer pendant que leurs velléités criminelles s’amplifient, et enfin dans un drame pur lorsque sonne l’heure des comptes.

« Je radote, mais ça correspond à ce que j’aime dans le cinéma de Ken Loach et dans les comédies italiennes des années 1970 à connotation sociale : on rigole, on rigole, mais au scénario, des enjeux qui ont été placés en amont prennent éventuellement une tournure dramatique. Nous nous sommes tant aimés, Pain et chocolat… Dans mon film, cette modulation du ton d’une période à l’autre visait à ce que les spectateurs ressentent ce que vivent les personnages lorsqu’ils s’aperçoivent que ce qui a débuté comme un jeu est devenu très sérieux. »

Fait intéressant, Louis Bélanger dut batailler pour maintenir ce découpage. En effet, le budget étant loin d’être immense, on lui enjoignait de toutes parts de carrément couper les portions de l’enfance et de l’adolescence.

« Pour moi, c’était impensable, parce que c’est dans ces deux volets-là qu’on développe un attachement envers les trois gars. Et à cause de cet attachement, l’impact émotionnel est plus fort lorsque ça se gâte pour eux. Il fallait les voir jouer aux G.I. Joe dans la piscine, tits culs, pour que plus tard, quand Nathalie dit au sujet de leur dérive “ On a dû rater une pancarte en chemin ”, ça ait une résonance. »

Si ce n’est pas un jardin de roses qui attend Louis, Daniel et Éric, jamais le film ne verse dans le misérabilisme. Même au plus sombre, la lumière prévaut. Par exemple, malgré un coup dur qu’on taira ici, Louis s’en sort. Grâce à l’art, en l’occurrence. « L’art peut sauver des vies. L’éducation aussi. Quand je suis venu étudier à Montréal, ça a changé le cours de mon existence. J’ai laissé ma gang de vendeux de dope derrière, j’avais la Cinémathèque à côté… Et quand t’as Pierre Bourgault comme prof, tsé… »

L’art peut sauver des vies. L’éducation aussi. Quand je suis venu étudier à Montréal, ça a changé le cours de mon existence. J’ai laissé ma gang de vendeux de dope derrière, j’avais la Cinémathèque à côté… Et quand t’as Pierre Bourgault comme prof, tsé…

Alter ego du cinéaste, qui lui a donné son prénom, Louis développe ainsi une passion pour la photo — on songe encore à Gaz Bar Blues.

Une certaine pudeur

Parlant de ce film, on y revient toujours décidément, Louis Bélanger fut remué plus qu’il ne s’y attendait lorsque, après avoir décidé de jouer son propre père dans deux courtes scènes, il revêtit les habits de travail de ce dernier. « Je les avais gardés de Gaz Bar Blues. Quand je me suis vu, j’ai eu un choc : j’ai revu mon père, mais j’ai aussi eu cette vision de moi, tout jeune, qui le trouvais vieux à cinquante ans. Et j’étais rendu là. »

À cet égard, et tout infusés de fiction soient-ils, ces projets à saveur autobiographique contraignent Louis Bélanger à passer outre une certaine pudeur. « J’ai demandé la permission à mes chums en leur assurant qu’il y aurait suffisamment de “ mensonges  pour que ce soit clair que c’est pas une transposition telle quelle de la réalité. J’ai eu des hésitations aussi à montrer le milieu plus dur où a grandi Éric par rapport au mien, qui était merveilleux, mais c’était important parce que je ne crois pas au déterminisme social : on a là trois jeunes de trois milieux différents qui se retrouvent là où ils sont non pas à cause d’où ils viennent, mais à cause des décisions qu’ils ont prises. Mais oui, j’ai eu des doutes en masse. »

Pour autant, Louis Bélanger compte revenir à cette forme, avouant rêver d’un film sur sa mère. « Une maisonnée comme la nôtre, une grosse famille… C’est une vie qui vaut d’être contée. J’aimerais faire avec une actrice ce que j’ai fait avec Serge Thériault dans Gaz Bar Blues : lui offrir un film à porter sur ses épaules. Je devrais ouvrir un nouveau dossier… »

Oui, il devrait. 

François Lévesque est à Québec à l’invitation du FCVQ. Vivre à 100 milles à l’heure prend l’affiche le 27 septembre.

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