La parole sacrée

Alanis Obomsawin a ému son auditoire à Québec.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Alanis Obomsawin a ému son auditoire à Québec.

Le Festival de cinéma de la ville de Québec a offert au public un grand moment lundi soir avec la conférence d’Alanis Obomsawin. Éclairante, inspirante, l’immense documentariste a conquis les cinéphiles venus l’écouter, ceux-ci lui accordant non pas une, mais trois ovations. Magie, il y eut.

Trois notions clés sont revenues souvent, comme un leitmotiv : les enfants, l’éducation et l’Histoire. Alanis Obomsawin s’est souvenue de sa propre enfance, petite Abénaquise et seule Autochtone de sa classe : « Les jours où la maîtresse sortait son livre d’histoire, je savais que j’allais me faire battre. “Les méchants Indiens ont scalpé les pauvres missionnaires blancs.” Tous les autres élèves se retournaient vers moi. On disait alors que nos langues étaient celles de Satan. Ça marque […] Et puis, à 12 ans, mon père est décédé, et j’ignore ce qui s’est passé en moi, mais j’ai décidé que plus personne ne me battrait. Je m’y suis tenue. »

Des traumatismes qui devinrent moteur de création, de résistance et, paradoxalement, de guérison. De fait, les documentaires de la cinéaste s’attardent volontiers aux enfants des Premières Nations ou épousent une perspective historique, et ce, avec des visées ouvertement éducatives. Leitmotiv.

Beau moment, mais moment crève-coeur aussi, que l’évocation du tournage de son premier documentaire, Christmas at Moose Factory (1971), où des enfants retenus dans un pensionnat autochtone aux dortoirs pleins de courants d’air décrivent des dessins montrant leurs parents et leur vrai chez-soi

« J’étais un peu devenue leur grande soeur. Ils me suivaient partout. J’étais à l’époque surtout connue comme chanteuse et conteuse, et ils me demandaient de leur raconter des histoires. Un jour, je leur ai dit que je leur avais raconté toutes les histoires que je connaissais, et que c’était à leur tour de m’en raconter. »

On ne débarque pas quelque part en décrétant qu’on va faire un film. On doit passer du temps avec les gens, établir un lien de confiance.

C’est là la manière que la documentariste développa et adopta. « On ne débarque pas quelque part en décrétant qu’on va faire un film. On doit passer du temps avec les gens, établir un lien de confiance. »

Ainsi Alanis Obomsawin enregistre-t-elle d’abord longuement ses intervenants, pour ensuite les filmer, une fois établi ce lien de confiance. « Il faut savoir écouter ET entendre. Et comprendre, surtout, qu’il ne s’agit pas de soi, mais de la personne en face de soi. C’est elle qui compte : on est à son service, au service de sa parole. Et cette parole est sacrée. »

Hormis celle des enfants, Alanis Obomsawin accorde une importance fondamentale à celle des aînés des communautés. « Si un jeune me dit qu’il veut réaliser un film, je lui dis de commencer par l’historique de sa communauté, par les aînés […] Je suis si admirative qu’ils aient survécu à tant de haine. On a été tellement haïs. Il faut comprendre que c’est tout un système qui a été conçu, pensé et appliqué, méthodiquement, pour nous éradiquer. Et ça a presque fonctionné. Mais on est encore là. »

Le mot « haine » n’est pas exagéré. « J’ai dû faire preuve de détermination. J’ai dérangé du monde. J’aurais pu devenir une de ces femmes disparues… » a confié la cinéaste, émue. Dans la salle, des voix lui ont spontanément crié leur amour et leur admiration.

Plus qu’optimiste

Alanis Obomsawin a exposé les conditions dangereuses dans lesquelles elle a tourné Kanehsatake, 270 ans de résistance (1993), qui a fait le tour du monde. « Ce film a eu une influence sur toutes les communautés du Canada. Jusque-là, des histoires de villes qui décident de s’approprier des terrains appartenant à une réserve, à une communauté, pour y ajouter des trous de golf, ce n’était pas rare. Mais la résistance qui a été filmée a inspiré les autres. En plus de faire réfléchir le pouvoir politique. »

Plusieurs spectateurs ont découvert pour la première fois, avec effarement, les événements dépeints dans Pluie de pierres à Whiskey Trench (2000). Au pire de la crise d’Oka, le 28 août 1990, un convoi de 75 voitures quitta le village mohawk de Kahnawake vers Montréal : des femmes, des enfants et des personnes âgées qui craignaient les desseins de l’armée canadienne. Postée en surplomb d’un couloir routier devenu un guet-apens, une horde déchaînée leur lança des pierres parfois énormes sous l’oeil de policiers tenus de ne pas intervenir (« des pierres de cette taille-là, ce n’est pas pour blesser, c’est pour tuer »).

Or, en dépit des horreurs vécues et relatées, Alanis Obomsawin n’a pas formulé la moindre parole amère ou revancharde. Y compris lorsqu’elle est revenue sur cette journaliste, sans la nommer, qui lui avait reproché son film sur l’attaque aux pierres. « Elle m’a dit : “Pourquoi montrer ça ? Tu as mis un voile sur notre indépendance.” Je lui ai répondu : “Parce que c’est arrivé.” »

Plus tard, lorsque l’ONF a fait paraître un coffret des quatre documentaires que la cinéaste a consacrés à la crise d’Oka, il y eut une seconde manche avec la journaliste. « J’étais prête à l’affronter de nouveau, mais là, elle n’avait que de bons mots. »

Pour la cinéaste, l’anecdote illustre une heureuse évolution des mentalités au cours des dix dernières années. « C’est l’éducation : le système éducatif a jeté ses livres haineux. Bon débarras ! Quoiqu’il n’y ait rien eu pour les remplacer — l’an passé, dans les annonces en éducation au Québec, il n’y avait rien concernant les Autochtones. Mais des préjugés sont tombés et, aujourd’hui, il y a une oreille, une écoute, qui n’était pas là avant. »

Cette écoute est ce qui permet à la cinéaste d’envisager un avenir meilleur. « Tout n’est pas réglé, on s’entend, mais je suis plus qu’optimiste. Tout est possible. Quand les jeunes me demandent ce qu’ils peuvent faire, je leur dis qu’ils peuvent tout faire. Que ce n’est pas un privilège, mais un droit. Moi, on m’appelait la sauvagesse quand j’étais petite fille. Regardez où je suis rendue : pas pire pour une sauvagesse. »

À la fin, touchée par l’accueil, Alanis Obomsawin a fait fi d’une vilaine grippe et offert une chanson impromptue en guise de remerciement. Oui, magie il y eut.

François Lévesque est à Québec à l’invitation du FCVQ.

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