«La grand-messe»: Communier par le vélo

Le documentaire présente quelques fidèles du Tour de France, en marge immédiate de cet événement annuel. C’est la France profonde, la France populaire.
Photo: Maison 4:3 Le documentaire présente quelques fidèles du Tour de France, en marge immédiate de cet événement annuel. C’est la France profonde, la France populaire.

Ce n’était au départ, il y a plus d’un siècle, qu’une vaste blague ou presque. L’idée, pour un magazine en mal de publicité qui s’appelait L’Auto, était simple. Il s’agissait de favoriser ses ventes en lançant un défi quasi inimaginable à de jeunes gens : qui, parmi eux, oserait parcourir, à vélo, un « tour de la France » ? Le vélo avait déjà été plus populaire.

À la fin du XIXe siècle, il avait eu de grandes heures de gloire pour avoir été associé à l’un des signes de la modernité technique. Mais cette gloire avait fléchi tandis que celle de l’automobile grandissait à toute vitesse. Avec le Tour de France, le vélo allait renaître en devenant désormais, du moins en France et dans certains pays d’Europe, un symbole de culture populaire planté au beau milieu du paysage de leur vie, où l’on peut acclamer de jeunes gens, souvent issus des mêmes milieux qu’eux.

Le documentaire La grand-messe présente quelques fidèles du Tour de France, en marge immédiate de cet événement annuel. C’est la France profonde, la France populaire. La France qui rigole et qui pleure, qui semble un peu s’ennuyer et qui trompe son ennui comme elle peut, avec la peur au ventre de mourir, en se rappelant ses souvenirs, en se donnant les uns les autres, grâce au téléphone, sa position exacte, les dernières nouvelles. Un homme âgé raconte, les larmes encore aux yeux, le jour où sa petite fille de trois ans s’était fait enlever « par un sadique ». Ce trop-plein d’énergie, dans l’attente de ce passage rapide du peloton des professionnels devant eux, attire à lui les petits récits de vie terribles.

Ces gens vont, chaque année, accrocher leurs autos-caravanes à flanc de montagne en attendant le passage des coureurs cyclistes. Ils s’installent en bord de route, plus d’une semaine avant l’événement. Puis ils attendent. Ils boivent un verre, écoutent la radio, la télé, mangent du saucisson, parlent au téléphone, se racontent leurs vies. « Nous, ça va. On passe le temps », dit une femme à son fils au téléphone.

Une autre explique qu’avant de se passionner pour le Tour, son mari et elle, de simples ouvriers, faisaient de la spéléologie. Les grottes, c’était tout de même bien, dit-elle devant la caméra : il y avait des gens de toutes les classes, des patrons, des médecins et des ouvriers. Et puisque tout le monde portait un même habit blanc, les différences de classe ne se voyaient pas, laisse-t-elle entendre.

Au fond, le Tour de France promet un même mirage : sous le couvert d’une communion portée au nom de coureurs en uniforme, on croit à la grandeur d’un pays. Dans les autos caravanes, on s’excite lorsqu’un coureur français se trouve en bonne position. Mais plus que cela, ces gens sembler rêver surtout de voir un jour par année la caméra de télévision s’arrêter un instant sur eux, en guise de preuve soudain irréfutable de leur existence.

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La grand-messe

★★★

Documentaire de Méryl Fortunat-Rossi et Valéry Rosier. Belgique, 2019,
70 minutes.