FCVQ: Myriam Verreault chez Naomi Fontaine

La cinéaste Myriam Verreault présentera «Kuessipan»<i> </i>au FCVQ le 18 septembre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La cinéaste Myriam Verreault présentera «Kuessipan» au FCVQ le 18 septembre.

On parle souvent de la nature indéfectible de l’amitié, la vraie. Celle qui unit Mikuan et Shaniss dans Kuessipan l’est très certainement. On en a un aperçu lorsque, à la suite de la relocalisation de sa complice de toujours chez une tante, la première file en douce et marche des kilomètres afin d’aller la retrouver. Leur réunion émeut plus qu’on ne saurait l’écrire. Or, le (superbe) film de Myriam Verreault, librement inspiré du recueil de Naomi Fontaine, ne fait alors que commencer. Après le TIFF, et juste avant Vancouver, la cinéaste présente Kuessipan au Festival de cinéma de la ville de Québec le 18 septembre. Une véritable odyssée, il appert, que cette adaptation.

En effet, le projet est né avant même que Myriam Verreault ne fasse la connaissance de Naomi Fontaine et ne lise son ouvrage. Tout débuta par une commande de l’ONF, en 2010 : une série « webdoc » intitulée Ma tribu, c’est ma vie, sur le développement de l’identité à l’heure des réseaux sociaux, avec pour angle l’appartenance des jeunes à divers styles musicaux : métal, emo, goth, etc.

« Je devais choisir huit adolescents de partout et composer une mosaïque de portraits. Par souci de diversité, je me suis dit que ce serait la moindre des choses d’avoir un Autochtone dans le lot. Je suis allée à la pêche sur Facebook et j’ai trouvé une emo de 14 ans de Maliotenam. On a correspondu… Je lui ai d’emblée admis ne rien connaître aux Innus et elle m’a invitée dans sa communauté. J’ai passé du temps avec sa famille. Son père, sa mère et sa grand-mère sont des gens très impliqués dans la culture là-bas : ils font du théâtre pour les enfants, en innu. Coup de foudre. J’ai tripé avec eux. »

Quête d’authenticité

À cette époque, Myriam Verreault était justement en recherche quant à la teneur qu’elle souhaitait donner à son prochain long métrage solo. Il faut savoir qu’en 2009, elle avait coécrit et coréalisé avec Henry Bernadet l’excellent À l’ouest de Pluton, fiction à propos d’un groupe de jeunes d’une banlieue de Québec. L’histoire s’était bâtie autour de ces derniers, ainsi que du lieu.

À ce stade, la cinéaste éprouvait l’intime conviction de tenir le contexte d’un film, et qu’une approche similaire à celle d’À l’ouest de Pluton pourrait convenir. Seulement voilà, au gré des ébauches, Myriam Verreault était de plus en plus tenaillée par la question de la légitimité.

« J’avais besoin d’aide, d’un (ou d’une) partenaire innu pour conférer une authenticité au film. Je me suis donc mise à la littérature innue, et autochtone ; j’ai découvert plein de textes magnifiques. Il y avait beaucoup de poésie, d’essais et de légendes, mais moi, j’étais en quête de récits contemporains. Un jour, j’ai vu un encart pour un salon du livre à Wendake… »

Sur place, Myriam Verreault sympathise avec Naomi Fontaine, qui vient de faire paraître Kuessipan, une collection de moments, de panoramas naturels et humains, entre réalisme et impressionnisme.

« J’ai lu ça le soir et j’ai capoté. Ce n’était pas narratif à proprement parler. C’était des proses, des petits fragments, mais c’était ce que je cherchais. Cette ambiance, ce regard : c’était ça. Il y a des passages qui m’ont particulièrement saisie, comme celui de “La fille au ventre rond”.

On en retrouve d’ailleurs une variation dans le film, poignante, évocatrice, transcendante : « Et ces autres vies, je les ai embellies. Je voulais voir la beauté. Je voulais la faire. J’aimerais que vous la connaissiez, la fille au ventre rond. Celle qui élèvera seule ses enfants. Qui criera après son copain qui l’aura trompée. Qui changera des couches toute sa vie. Celle qui cherchera à travailler à l’âge de 30 ans. Qui finira l’école à 35. Qui commencera à vivre quand la peur la quittera, soulagée d’être à elle pour une fois. Elle veut seulement, comme toutes les autres, faire des enfants : une manière de faire grandir le peuple qu’on a tant voulu décimer. Comme une rage de vivre, ou de cesser de mourir. Le vois-tu, ce regard qui brûle de l’intérieur ? Des yeux d’Indienne qui ont tout vu, et qui s’étonnent de rire souvent. »

 

D’amitié et de maternité

La version originale de ce texte happa d’autant plus Myriam Verreault qu’elle avait été troublée de croiser, en cours de recherches, un si grand nombre de jeunes filles de 16, 17 ans, déjà mères à poussette. « Ça m’a fait comprendre que notre rapport à la maternité n’est pas le même. Dans notre vision de Blancs, on voit ça comme un problème, la maternité précoce, alors que pour eux, c’est quelque chose de beaucoup plus naturel. C’est un des éléments qui m’ont fait réaliser qu’il s’agit d’une culture singulière, dotée de ses propres codes, qui nous sont peu familiers. Eux nous connaissent mieux que nous on les connaît. Et bref, j’ai su que je voulais parler de ça, de maternité précoce, mais également d’amitié entre femmes. »

Se laissant convaincre de participer à l’écriture d’un scénario suggéré par ses écrits, Naomi Fontaine, à son tour, invita Myriam Verreault dans la communauté d’où elle est originaire : Uashat. Durant le séjour, la cinéaste fit la connaissance de l’une des cousines de son hôte.

« Le contraste m’a frappée. Naomi, c’est une Innue de là-bas, mais elle a étudié et vit à Québec. Tandis que sa cousine vivait à Uashat dans des conditions vraiment précaires, et c’est un euphémisme. Et pourtant, lorsqu’on s’est retrouvées sur la plage un soir toutes les trois, j’étais en présence deux jeunes femmes qui riaient comme des petites filles de 5 ans et qui étaient restées complices comme aux premiers jours. Je me suis demandé comment deux filles ayant eu des parcours aussi différents pouvaient avoir préservé une telle complicité à l’âge adulte. Mikuan et Shaniss ont vu le jour ce soir-là. Elles ne sont pas dans le livre comme telles. »

J’ai lu ça le soir et j’ai capoté. Ce n’était pas narratif à proprement parler. C’était des proses, des petits fragments, mais c’était ce que je cherchais. Cette ambiance, ce regard : c’était ça.

 

Naomi Fontaine a-t-elle manifesté quelque réserve devant ce désir de la cinéaste de glisser vers sa propre vie ?

 

« Non, pas du tout. Naomi a eu une ouverture et une générosité formidables. Et puis, le scénario qu’on a écrit ensemble s’est pas mal éloigné de sa cousine et d’elle ; c’était un point de départ. Des Mikuan et des Shaniss, il y en a plein. »

Avec en soutien la conviction, les encouragements et le démarchage de la productrice Félize Frappier, les deux femmes parvinrent à composer un récit vrai et beau, mais non dénué d’une nécessaire dureté. « Je tenais à sortir des clichés de misère sociale, mais en même temps, ç’aurait été malhonnête d’occulter des enjeux comme l’alcoolisme et la toxicomanie, car ils existent. Sauf qu’à terme, et c’est ce qui compte, l’essentiel est ailleurs. »

Délicat et percutant

Et l’essentiel, c’est cette amitié qui unit Mikuan, issue d’un foyer stable, et Shaniss, jadis enfant ballottée, et qui survit à tout : à leurs milieux de vie distincts, à leurs aspirations divergentes, à ce jeune Blanc de qui s’éprend Mikuan…

« Ce n’est pas un film “sur les Innus”, souligne la réalisatrice. C’est un film sur deux amies d’enfance qui s’adonnent être innues. C’est une nuance importante. Je n’ai pas d’autre prétention que celle-là. »

Afin de trouver ses héroïnes, Myriam Verreault lança un processus d’audition au sein des diverses communautés de la Côte-Nord, mais c’est finalement à Uashat même qu’elle dénicha ses deux perles rares :Sharon Ishpatao-Fontaine (Mikuan) et Yamie Grégoire (Shaniss).

Décidée à collaborer avec des interprètes non professionnels, à l’exception d’Étienne Galloy (Prank), merveilleux dans le contre-emploi dramatique de l’amoureux, Myriam Verreault sollicita l’actrice et metteure en scène Brigitte Poupart (Les affamés) afin qu’elle soit leur coach de jeu.

« Brigitte a été une alliée incroyable. On avait loué une maison pour les comédiens, de manière à ce qu’ils restent dans la bulle du film pendant le tournage, et Brigitte s’est installée avec eux. Le soir, elle les faisait répéter pour le lendemain ; elle a énormément donné. Toute l’équipe a énormément donné. C’est un tournage où personne n’était là juste pour “puncher”. »

Cela se sent et cela se voit dans ce film porté par une émouvante humanité. Tour à tour délicat et percutant, Kuessipan est une œuvre de cœur et d’acuité.

François Lévesque est à Québec à l’invitation du FCVQ. Le film Kuessipan prendra l’affiche au FCVQ le 18 septembre, salle Raoul-Jobin du Palais-Montcalm à 20h. Le film prendra l’affiche en cinéma le 4 octobre partout au Québec.

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Kuessipan

Au FCVQ, le 18 septembre, salle Raoul-Jobin du Palais-Montcalm à 20h. Le film prendra l’affiche le 4 octobre au Québec.