«Carnaval»: le vrai du faux

Alexandre Lavigne a été remarqué dans la série «Hubert et Fanny» de même que dans «Prank», comédie à petit budget signée Vincent Biron.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alexandre Lavigne a été remarqué dans la série «Hubert et Fanny» de même que dans «Prank», comédie à petit budget signée Vincent Biron.

Entre autres attraits, le Festival de cinéma de la ville de Québec possède celui de l’hétérogénéité. Au milieu de cinéastes établis comme Louise Archambault avec Il pleuvait des oiseaux ou Louis Bélanger avec Vivre à 100 milles à l’heure, on découvre des réalisateurs en herbe prometteurs, tel Alexandre Lavigne qui, avec Carnaval, se distingue d’emblée. On l’a rencontré en amont de la présentation de son premier film, une ode effervescente à l’amitié et aux années 1990 centrée autour d’une jeune fille en deuil.

Acteur de formation, Alexandre Lavigne a été remarqué dans la série Hubert et Fanny de même que dans Prank, comédie à petit budget signée Vincent Biron au beau parcours festivalier. Sa participation à ce dernier projet s’avéra en l’occurrence déterminante.

« Prank a été mon premier tournage en sortant de l’école de théâtre, relate Alexandre Lavigne. Il y avait Vincent, un gars de son, un producteur, et nous, les quatre acteurs. Ça ne correspondait pas du tout à l’idée que je me faisais d’un plateau, d’un film. Je croyais qu’il devait nécessairement y avoir une grosse équipe, une logistique pas possible et tout. Mais non, pas forcément. Bref, j’ai vécu ça, j’ai tripé… J’ai vu Vincent être passionné, investir son propre argent… Il m’a confié avoir toujours voulu réaliser son premier film avant 30 ans. Il en avait 33 et avait décidé de ne plus attendre, de ne plus dépendre d’un oui ou un non au financement. Et je me suis dit : fuck off, moi aussi je le fais ! »

Naquit l’irrésistible Carnaval, film d’une folle inventivité dont l’action se déroule en 1996. C’est l’été, il fait beau, et Julie (Julie Leclerc) affiche un sourire de circonstance. Or, cette bonne humeur n’est qu’apparente. En effet, sous ses dehors dégagés, Julie dissimule une peine immense : il y a pile un an, elle a perdu ses deux parents.

Elle qui maintient depuis une certaine réserve dans ses rapports avec autrui, la voici qui sympathise avec un nouveau voisin, Gabriel (Gabriel Szabo). Féru de lecture, « Gab » possède une sensibilité, une faculté d’écoute, qui permettent à Julie d’abaisser sa garde. Entre eux se noue une amitié profonde et dénuée d’ambiguïté.

Habile simulacre

D’entrée de jeu, le film frappe par une esthétique tenant de l’habile simulacre, Carnaval semblant avoir été capté sur VHS.

« Je suis un tripeux de nostalgie. Mon père avait une caméra VHS et il filmait tout le temps. J’ai plein de souvenirs sur cassettes où il ne se passe rien ; c’est juste des moments qui ont existé, des gens… J’ai 29 ans, donc pour moi, la nostalgie, c’est les années 1990 et pas les années 1980, qu’on a beaucoup vues. Je n’envisageais pas une caricature, plutôt un côté documentaire. J’ai travaillé à partir de ma mémoire. »

C’est à Sainte-Anne-des-Plaines, fief de sa grand-mère maternelle et théâtre d’événements heureux, qu’Alexandre Lavigne décida de tourner. D’ailleurs, sa mère et sa tante jouent dans le film : savoureuses séquences. On le précise, le réalisateur n’utilisa toutefois pas la caméra de son père.

« On me l’a déconseillé pour des raisons pratiques : en cas, probable, de bris, j’aurais été mal pris. J’ai filmé des images en HD avec une Canon normale, et ensuite, en postproduction, un ami les a transférées sur VHS, puis encore sur une autre VHS pour arriver à ce résultat réaliste. Il n’y a eu ni coloration ni filtre. »

De fait, on est bluffé tant il pourrait s’agir là d’archives audiovisuelles d’époque qu’on aurait exhumées d’une boîte.

Personnages en phase

D’un naturel tout aussi confondant, les dialogues furent improvisés à partir de canevas préétablis. Poursuite similaire d’authenticité dans la conception des personnages, inspirés par les personnalités des amis interprètes.

« Julie a perdu son père pendant notre Cégep — on a étudié ensemble. Je lui ai demandé si elle était à l’aise qu’on puise là-dedans et elle a accepté. Elle a été super game. Les photos qu’on voit sont vraiment celles de ses parents, donc son père y apparaît… Gabriel, lui, est un fou de littérature dans la vie. La scène avec du André Gide, c’est son idée. Je lui ai demandé s’il pouvait chercher un passage en lien avec l’histoire et il m’est revenu avec cet extrait, et c’était tellement parfait. »

L’extrait en question est le suivant : « Tu seras pareil, Nathanaël, à qui suivrait pour se guider une lumière que lui-même tiendrait dans sa main. »

Et Julie de reformuler que l’on est son propre guide. Un soulagement, puisqu’elle se trouve justement à un douloureux carrefour existentiel, tiraillée entre une espèce de devoir de chagrin, et ces élans de légèreté qu’elle retrouve au contact de Gabriel.

C’est dire que sous ses dehors bricolés, Carnaval offre ample matière à réflexion. Présenté par l’organisme Antitube le 15 septembre, le film sera disponible en ligne en 2020.

François Lévesque est à Québec à l’invitation du FCVQ.

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