Un Hitler gomme balloune à Toronto

L’esthétique colorée du long métrage «Jojo Rabbit», du cinéaste néo-zélandais Taika Waititi, ne saurait masquer les faiblesses du scénario.
Photo: Evan Agostini ASsociated Press L’esthétique colorée du long métrage «Jojo Rabbit», du cinéaste néo-zélandais Taika Waititi, ne saurait masquer les faiblesses du scénario.

Dans ce festival de films biographiques qu’est le TIFF cette année, avec force cours d’histoire pour les nuls, la palme de la spectrale créature ressuscitée revient à Adolf Hitler. Sur un ton de comédie par-dessus le marché, avec chanson des Beatles en ouverture du film sur des images d’archives. Remarquez, Charlie Chaplin avait déjà parodié le Führer de son vivant en 1940 dans Le dictateur avec plus de courage et infiniment plus de talent, est-il besoin de le préciser ? Jojo Rabbit, du Néo-Zélandais Taika Waititi, librement inspiré un roman de Christine Leunens, s’offre du moins l’originalité de poser le personnage dans une oeuvre de post-modernité hip et bip, pop et toc.

La salle était pleine au TIFF, sujet aidant, fallait-il s’en étonner ? Un Hitler gomme balloune, qui aurait voulu passer à côté ? Le cinéaste a-t-il pris tant de risques que ça pour autant ? Hum ! L’humour est bien facile, les blagues contre les Juifs diabolisés tombent à plat et les choeurs de Heil Hitler ! par des nazis décérébrés lassent par effet de saturation. L’esthétique colorée ne saurait masquer les faiblesses du scénario.

Pour tout dire, le dirigeant du IIIe Reich (sous les traits du cinéaste, en clown ridicule) n’est qu’un fantasme ici, figure imaginaire chargée de requinquer un garçon allemand des jeunesses hitlériennes quand sa foi dans le nazisme prend un coup de mou. Johannes (Roman Griffin Davis, acteur plein d’allant) a dix ans et le cerveau lavé par la propagande anti-juive. La guerre s’achève. Il doit grandir, oui, mais comment ?

Raillé comme peureux par ses compagnons et ses supérieurs dans un camp d’entraînement aux allures scoutes, leurré par sa mère résistante qui lui raconte n’importe quoi pour se protéger (Scarlett Johansson), séduit par le charme d’une jeune juive cachée dans la cave familiale, il voit ses convictions vaciller un peu parfois, pour basculer vers la bonne cause en fin de parcours.

Tout cela se joue dans la légèreté, sans la charge de La vie est belle, de Roberto Benigni, en évacuant le chagrin de l’enfant après la mort de sa mère. Sam Rockwell incarne un officier nazi méchant, mais pas tant que ça, au bout du compte. La seule figure vraiment touchante demeure celle de la jeune Juive (Thomasin McKenzie, tout en finesse mélancolique). Bref, Taika Waititi, faute d’avoir su quoi faire avec sa dynamite, l’aura laissée s’éventer. Pop et pschttt !

Une oeuvre d’intimité

Un mot sur le merveilleux court métrage (pas si court : 27 minutes) du Montréalais d’origine bulgare Theodore Ushev, produit par l’ONF. Le surdoué cinéaste de Vaysha l’aveugle signe avec La physique de la tristesse une oeuvre d’intimité, quoique adaptée en partie d’un roman de Gheorghi Gospodinov. Son meilleur film à ce jour. Il remonte son propre parcours de vie, de son enfance au sein du bloc soviétique jusqu’à Montréal en passant par tous ses déplacements d’apatride, avec une mise en abyme formelle. La force, la grâce et la poésie de ses dessins sur peinture d’encaustique éblouissent. Ushev utilise sa trajectoire pour poser un regard introspectif sur les accidents de parcours collectifs. Les narrations, anglaise par Rossif Sutherland et française par Xavier Dolan, sont aussi touchantes l’une que l’autre, malgré les tonalités différentes.

Les festivals servent surtout de rampes de lancement aux gros longs métrages portés par des vedettes, me direz-vous. Peut-être, mais des courts peuvent être remarqués et primés. Vaysha l’aveugle avait été en nomination aux Oscar en 2017. La physique de la tristesse possède encore davantage de qualités pour se voir consacré à Hollywood.

Biographie burlesque

J’ai vu aussi The Twentieth Century, du cinéaste de Winnipeg Matthew Rankin. Son film rappelle beaucoup la manière de son concitoyen Guy Maddin. Cette comédie déjantée, colorée, mêlant toutes les techniques possibles, est une biographie burlesque et fictive du premier ministre canadien Mackenzie King (Dan Bierne) en sa jeunesse ambitieuse. C’est pétri d’humour canadien-anglais, mélange de puritanisme et d’obsessions fétichistes, avec un sens de la parodie fantastico-comique qui fait sourire.

Odile Tremblay séjourne à Toronto à l’invitation du TIFF.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Mackenzie King est interpreté par Louis Negin, a été modifiée.

 

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