Le kaddish de François Girard

Le cinéaste François Girard (4e à partir de la gauche) considère «The Song of Names» comme son plus grand film d’acteurs. Il pose en compagnie d’une partie de la distribution à Toronto : Luke Doyle, Tim Roth, Misha Handley, Gerran Howell et Jonah Hauer-King.
Photo: Rich Polk Agence France-Presse Le cinéaste François Girard (4e à partir de la gauche) considère «The Song of Names» comme son plus grand film d’acteurs. Il pose en compagnie d’une partie de la distribution à Toronto : Luke Doyle, Tim Roth, Misha Handley, Gerran Howell et Jonah Hauer-King.

Dimanche soir, dans l’immense Roy Thomson Hall plein à craquer (2630 sièges), le Québécois François Girard a éprouvé une émotion palpable lors des applaudissements du public après son The Song of Names. C’était la cinquième fois qu’un de ses films atterrissait dans cette salle impressionnante et la sixième que le festival lui offrait les honneurs d’une projection de gala, mais Girard, adopté à Toronto comme un enfant de la maison, sentait soudain palpiter le coeur collectif. « Ça fait quand même une différence avec la diffusion en streaming à la maison… »

Le cinéaste ne veut pas se fermer aux nouvelles plateformes pour autant. « Netflix, pourquoi pas un jour ? Je veux aller partout où je peux raconter des histoires… » déclare-t-il. Mais en écoutant les ténors de l’industrie américaine évoquer les mutations du secteur, il s’accorde avec eux pour constater que le grand écran pourrait être mieux exploité dans le paysage audiovisuel du jour.

Le cinéaste de 32 films brefs sur Glenn Gould et du Violon rouge est associé aux films musicaux. D’autant plus que le créateur mélomane multiplie les mises en scène d’opéra, portant bientôt ses pénates au MET, plus tard au Bolchoï. « Je ne cours pas pour autant après les films de violons, dit-il en riant. Mais la musique est davantage cette fois un mécanisme qu’un sujet. D’ailleurs, celui-ci est plus vocal que musical. »

The Song of Names, sur scénario de Jeffrey Caine proposé par son producteur torontois Robert Lantos, est une adaptation du roman de Norman Lebrecht. Avec en vedette Tim Roth et Clive Owen et l’oscarisé Howard Shore à la musique, il raconte l’histoire de deux amis d’enfance. Un jeune violoniste prodige polonais d’origine juive Dovidl Rapoport avait été recueilli par une famille londonienne avant que les siens ne soient exterminés à Treblinka. Martin le considérait comme son frère, jusqu’à la disparition soudaine du virtuose avant un concert. Il mettra 35 ans avant de le retrouver.

Cette quête éperdue et des secrets déterrés tissent la trame du film. Une scène extraordinaire dans une synagogue où un homme psalmodie les noms des disparus du camp, est le moment tremblement de terre. L’action de The Song of Names se déroule entre New York, Londres, Varsovie et Treblinka, sondant en Occident les retombées profondes de la Shoah.

S’approprier un destin collectif qui lui est étranger, François Girard avoue le savourer. « Je suis curieux et préfère parler des autres que de moi-même, confesse-t-il. Après tout, j’ai déjà abordé au cinéma la révolution culturelle chinoise, la culture des vers à soie au Japon… »

L’ADN des chants liturgiques juifs

Le cinéaste aime faire son apprentissage de l’altérité. « Pour ce film, je suis allé dans quatre ou cinq synagogues. Les chants liturgiques juifs sont tissés de mémoire et nous avons pénétré cette culture à travers une lente et longue recherche pour retrouver leur ADN. »

Le kaddish est une prière de deuil pour les familles juives. Afin de mieux se remémorer les noms de tous les disparus de Treblinka, le rabbin du film a entrepris de les chanter. Pour cette scène clé à la synagogue, François Girard et Howard Shore n’avaient pas envie de faux semblants : « On a entraîné dans le projet Daniel Mutlu, un chantre de New York qui n’avait jamais joué. Il a chanté dans une paix incroyable. L’équipe était bouleversée sur le plateau. »

Le cinéaste considère The Song of Names comme son plus grand film d’acteurs. « Il s’agit de ma meilleure distribution. Le film, sur une forme narrative classique, est porté par le jeu. J’avais vu dans le projet de départ un danger de verser dans le mélodrame sur un air de violon. Mais la dernière chose que peut offrir un interprète comme Tim Roth, c’est du mélo, justement. Clive Owen, c’est autre chose. Sur papier, son rôle de violoniste en fuite paraissait plus antipathique. Il l’a humanisé. »

Sony Pictures Classics est le distributeur américain de The Song of Names qui prendra l’affiche à Noël. Du bonbon pour une oeuvre indépendante. « Car dans le climat actuel avec l’invasion Netflix et Amazon, la donne a changé, et c’est plus dur de produire et diffuser des films comme ça… »

Reste que The Song of Names, par-delà les performances d’acteurs et la formidable scène de la synagogue, tisse des fils parfois minces. Les liens de Martin et de son épouse se révèlent peu développés et la longue quête obsessionnelle de Martin pour retrouver son ami peine à se justifier. La mise en scène conventionnelle avec images sombres manque en général de tonus, surtout en première partie. Girard et son directeur photo, David Franco, auraient eu intérêt à multiplier davantage les gros plans en traquant la proximité lumineuse des visages pour capter l’émotion au lieu de la tenir en bride. Le film a ses beautés et ses forces, mais nourri par un sujet pareil, il aurait pu davantage exploser.

Pourquoi Hochelaga

François Girard est revenu sur l’aventure d’Hochelaga, terre des âmes, reçu en 2017 au Québec par plusieurs comme un pavé dans la mare. Ce film sur l’histoire de Montréal, entremêlant les apports des Français, des Amérindiens et des Britanniques dans une fresque historique ambitieuse et assez lourde, il ne le renie pas. « J’avais envie de dire que notre identité canadienne-française est différente de ce que je vis et de ce que nous sommes vraiment. Montréal est constitué d’immigrations de toutes sortes. La nostalgie n’est pas la réalité. Hochelaga allait à l’encontre du discours politique dominant, mais c’est pour ça que je l’ai fait. »

Odile Tremblay séjourne à Toronto à l’invitation du TIFF.

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