«I Am Woman»: l’hymne féministe d’alors

Unjoo Moon s’était liée en Australie avec la chanteuse, Helen Reddy, et l’idée de lui consacrer ce documentaire a germé.
Photo: Frazer Harrison Getty Images Agence France-Presse Unjoo Moon s’était liée en Australie avec la chanteuse, Helen Reddy, et l’idée de lui consacrer ce documentaire a germé.

C’était la journée des dames à Toronto, vendredi. En fait, c’est toujours un peu la journée des dames dans ce festival qui vise la parité et n’en finit plus d’y mettre du sien. Il y a seulement à Berlin et ici que ça pousse aussi fort du côté des #MoiAussi. On va finir par les décorer pour ça.

Aux abords de la fin de semaine, le TIFF a voulu marquer un coup, lançant en présentation spéciale un biopic (les biographies féminines abondent ici) consacré à une pionnière féministe chantante des années 1970. Très célèbre à l’époque, très prolifique aussi, un peu oubliée depuis lors, renaissant de ses cendres au cinéma.

Helen Reddy, chanteuse australienne venue chercher la gloire à New York en 1966, aura composé cinq ans plus tard, une chanson : I Am Woman devenu bientôt un cri de ralliement du mouvement féministe balbutiant. Ses mots servirent d’hymne aux filles et aux femmes en quête d’elles-mêmes dans la grande marmite musicale et sociale des années de révolution, de fleurs et de décibels.

« Je suis forte, je suis invincible », entonnait-elle, récoltant un prix Grammy au détour de sa prestation. Bien des militantes reprenaient ses mots comme un mantra dans les manifs et au sein des groupes féminins qui voulaient changer le monde. Mais ça prend du temps, ces mutations-là… D’ailleurs, plus ça change…

I am Woman, en grande partie tiré des mémoires de la chanteuse, réalisé par l’Australienne Unjoo Moon, donne la vedette à sa compatriote Tilda Cobham-Hervey pas très inspirée, voire très fifille. Le film ne gagnera pas un prix de cinéma. Formaté, plat biopic avec nombreux trous…. Reste que faire renaître ce personnage phare est une bonne idée. Helen Reddy aurait mérité plus de chair sur son os. On le sait bien. Quand même…

Reprenons son parcours. Pionnière du féminisme sans y avoir pensé au départ et sans même posséder le tempérament d’une militante, Helen Reddy. Sauf qu’à force de faire la course à obstacles, de se faire refuser des auditions, une femme se lasse. Surtout quand son mari producteur de musique Jeff Wald (Evan Peters) grand cocaïnomane et macho à ses heures, lui demande de devenir une parfaite femme d’intérieur, avant de revirer sa veste et de l’épauler. Car justement les temps changeaient et cette Australienne ambitieuse se battit pour réussir.

Suivit une brillante carrière sur scène et en studio, aux États-Unis comme à travers la planète. Plus tard, Helen Reddy allait retourner dans son Australie natale pour adopter une vie rangée, tout en acceptant des reprises de service ici et là, mais le film se consacre à ses années américaines. Il ne relie guère pour autant la chanteuse aux autres musiciens de l’époque, qu’elle devait forcément côtoyer. Il manque des pièces à ce puzzle… Comme si Helen Reddy était seule à monter sur une scène pour chanter… durant les années 1970.

Héroïne ambiguë

Reste que les jeunes femmes ont besoin de modèles, et ce film-là offre une héroïne en pâture. Ambiguë, mais héroïne tout de même.

Emma Jensen, la scénariste du film a sans doute raison de déclarer : « C’est surtout de la musique que les femmes voulaient entendre à l’époque, plus que des discours. D’où sa grande influence. »

Pour la productrice Rosemary Blight, ramener ce destin à la lumière permet de poursuivre une conversation entamée des décennies auparavant avec la chanson I Am Woman.

En conférence de presse, la cinéaste expliquait qu’après la première de son film au TIFF, une fille de 20 ans qui n’avait jamais entendu parler d’Helen Reddy vint lui dire à quel point son profil l’avait inspirée. L’hymne, d’ailleurs entonné spontanément dans la rue par des spectatrices après la projection, fait encore son effet.

Unjoo Moon s’était liée en Australie avec la chanteuse et l’idée de lui consacrer ce documentaire a germé. L’ancien mari, Jeff Wald, s’en est mêlé.

« Le montage a été approuvé par la famille, précise la cinéaste. Jeff va dans des zones sombres et peut être jugé par le public pour ça, mais il accepte ce qu’il a été. »

Tout de même… Des dérives conjugales ne sont pas à l’écran, on s’en doute. Qui dira jamais la vraie vie d’Helen Reddy ? Les biographies mentent toujours d’une façon ou d’une autre. Celles qui sont autorisées davantage. Que pensait au fond cette femme devenue symbole d’une cause qui lui échappait souvent ? Ce sont ses tiraillements, montrés parfois, devinés ailleurs, qui créent l’énigme.

Tilda Cobham-Hervey n’aura pas désiré rencontrer son modèle afin de conserver un espace de liberté pour entrer dans sa peau. La jeune actrice précise avoir du moins tout vu, tout écouté et tout lu au sujet de cette femme : vidéos, enregistrements, livres, décodant sa psyché : « Helen Reddy avait tiré des leçons du mouvement de libération des femmes naissant. Au début, la chanson I am Woman devait être plus conventionnelle. Elle a changé ses paroles. »

Ce n’est pas la voix de Tilda Cobham-Hervey qui chante, mais un mélange vocal de Reddy et d’une chanteuse australienne. Pas mal mixé tout ça, au reste.

Étrange film abordant une époque où les femmes cherchaient leur voix plus encore qu’aujourd’hui. Et étrange héroïne à la croisée des chemins, parfois mal en selle. Reste un hymne derrière elle. Vivifiant, celui-là.

Odile Tremblay séjourne à Toronto à l’invitation du TIFF.

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