Deux icônes réunies au grand écran

Le film «La vérité», très français dans ses nombreux et excellents dialogues, possède un doigté très nippon, presque pervers: drame psychologique au sourire en coin.
Photo: TIFF Le film «La vérité», très français dans ses nombreux et excellents dialogues, possède un doigté très nippon, presque pervers: drame psychologique au sourire en coin.

Bon ! Toute cette affaire de films qui démarrent à Venise pour rebondir à Toronto permet aussi d’attraper des perles par ricochet. Ainsi La vérité d’Hirokazu Kore-eda, qui ouvrait le bal de la Mostra la semaine dernière. Délicieusement corrosif (il aurait pu plonger davantage dans le drame bergmanien), sa légèreté oblique lui confère de la grâce.

Le voici au TIFF, fort couru et pour cause. Le film réunit pour la toute première fois à l’écran deux immenses actrices françaises : Catherine Deneuve et Juliette Binoche. Parfois, ces mariages de dernière heure après de riches parcours sont des pétards mouillés. Pas ici. Dans des registres aux antipodes — la première en diva acariâtre dans un rôle de composition, la seconde, humaine et blessée mais également rouée —, elles font des prouesses.

Kore-eda est ce grand cinéaste japonais qui avait remporté la Palme d’or à Cannes en 2018 avec le décapant Une affaire de famille. Mais il avait déjà réalisé d’excellents films auparavant, dont l’inoubliable Nobody Knows en 2004. Le réalisateur excelle à tisser des liens parents-enfants, inépuisable creuset du meilleur et du pire chez tout un chacun. Il goûte aussi les climats d’ambiguïté.

Or donc, sa palme d’or en poche, il est parti tourner à Paris, pour la première fois hors de son archipel (et sans parler français ; l’interprète ne chômait pas sur son plateau), en s’offrant le doublé d’actrices en question, l’une interprétant la mère de l’autre, manifestement toutes deux ravies de l’aubaine.

Bien des cinéastes étrangers se cassent la figure lorsqu’ils se risquent à tourner en France (passage obligé qui tourne court). Kore-eda aura réussi à préserver sa touche.

Deneuve, désormais abonnée aux rôles de matriarche, se surpasse. Il faut dire qu’ici sa partition de star de cinéma monstrueuse de narcissisme, de méchanceté, carburant au mensonge, semble un régal à jouer. Pour une actrice ayant déjà connu tous les rôles, ce dernier est du gâteau au chocolat. Impériale, la dame. « Je suis actrice, je ne vais quand même pas dire la vérité », balance-t-elle en donnant le ton d’emblée.

La vérité navigue entre les omissions, les contrevérités, quelques vérités et les francs mensonges, sans marquer, bien entendu, ses frontières. Ce film, très français dans ses nombreux et excellents dialogues, possède un doigté très nippon, presque pervers : drame psychologique au sourire en coin. Le montage et la caméra s’offrent des jeux de coulisses. On s’amuse à pénétrer dans le labyrinthe.

Place à Lumir (Juliette Binoche, tout en intériorité), une scénariste française partie vivre à New York, qui a épousé un acteur (Ethan Hawke) et qui vient revoir la terrible maman qui publie ses mémoires au final truffés de mensonges.

Tout cela sur fond de film de science-fiction dans lequel joue la mère, qui, par effet de miroir, renvoie aux retrouvailles familiales en cours. Une allusion à la carrière de jeunesse de Deneuve aux côtés de sa soeur Françoise Dorléac, disparue trop tôt, flotte. Ici aussi un double féminin, ami, rival, se perche sur ses épaules.

La vérité est également un film sur l’art, sur les sacrifices qu’une interprète est prête à faire pour les transmuer en jeu. Dans le cas présent, la diva a sacrifié tout le monde à sa personne. Son entourage, elle le pique de sa langue fourchue.

Une fois n’est pas coutume : Binoche s’est vu offrir un rôle de faire-valoir, mais elle y met une humanité et une émotion qui nous touchent. Enfin, le résultat est très pétillant. Voilà !

Dans le couloir de la mort

Clemency, de Chinonye Chukwu, avait remporté au dernier Festival de Sundance le Grand Prix du jury. Mais c’est davantage le fait de son interprète principale que de la réalisation, somme toute bien convenue. L’Afro-Américaine Alfre Woddard, née au Nigeria, porte ce film qui perdrait pied en son absence peut-être. Reste que Clemency ne manque pas de scènes fortes, dont se détourneront les âmes sensibles. Il se déroule dans le couloir de la mort d’une prison américaine et au milieu des chambres d’exécution, avec injection létale ratée ou tentative de suicide sanglante avant l’exécution.

N’empêche ! En employée d’État consciencieuse qui assiste aux derniers moments des condamnés et se croit au-dessus de toute émotion, tout en sombrant dans une dépression profonde, Alfre Woddard est réellement impressionnante.

J’ai rencontré la grande cinéaste française Céline Sciamma pour son film Portrait de la jeune fille en feu, qui a fait sensation à Cannes. Elle en était repartie avec le (trop maigre) prix de scénario. Ce huis clos en Bretagne au XVIIIe siècle entre une femme peintre (Noémie Merlant) et son modèle (Adèle Haenel) possède un vrai souffle sur des rituels d’apprivoisement féminin admirables. Et quelles images ! J’en reparlerai à sa sortie, mais j’aimais la vision du film d’époque de cette cinéaste, sa première incursion dans un genre qui en effraie plusieurs. « Le cinéma, c’est l’invention d’un monde. Qu’importe dans quel décor ! »

Odile Tremblay séjourne à Toronto à l’invitation du TIFF

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