Confessions d’un grand musicien des «sixties»

Le musicien Robbie Robertson, parolier du groupe The Band, est l’objet d’un film biographique — «Once Were Brothers: Robbie Robertson and The Band» — qui ouvrait jeudi le Festival international du film de Toronto. 
Photo: Andrew Lahodynskyj La Presse canadienne Le musicien Robbie Robertson, parolier du groupe The Band, est l’objet d’un film biographique — «Once Were Brothers: Robbie Robertson and The Band» — qui ouvrait jeudi le Festival international du film de Toronto. 

Pour une fois que le TIFF ne démarre pas avec un film d’un ennui abyssal, limite navet. Enfin, parfois, dans le passé, ce n’était pas si pire, mais la chose fut rare. Et puis celui de jeudi soir porte sur un artiste de Toronto et son groupe canadien, ce qui n’est pas plus mal, non plus pour créer l’émoi identitaire.

Un documentaire, donc, assure l’ouverture pour la première fois depuis la création du TIFF. Et pourquoi pas ? Robbie Robertson est ce musicien et parolier du groupe The Band, élevé en partie à Toronto, qui allait avec son groupe accompagner Bob Dylan dans sa calamiteuse tournée quand il avait décidé de passer à la guitare électrique, ce qui décevait ses fans, puis lors de son retour en grâce. Plus tard, The Band devait se tailler une solide réputation par lui-même, fréquenter les plus grands musiciens rock. Retour ici sur la fameuse époque musicale des années 60 et 70, dite avec raison du Golden Age.

Parmi les interviewés : Bob Dylan, Bruce Springsteen, Éric Clapton, Taj Mahal, Peter Gabriel, Van Morrison et bien d’autres. Le cinéaste Martin Scorsese, aussi grand connaisseur de musique que de cinéma américain venu commenter à son tour la carrière de The Band.

La boucle est bouclée. Ces images, ces chansons, j’avais envie de les partager.

Robbie Robertson, sujet et objet du film, recevait de la main du maire John Tory une clé d’or de la ville, en prix de carrière, qu’il a fièrement exhibée en conférence de presse. « Toronto, c’est mon hood ! a lancé le musicien. La Ville Reine s’autocongratulait en musique et la tour du CN devait bien danser de concert.

Le film s’intitule Once Were Brothers : Robbie Robertson and The Band et il est rempli de rock, de blues et de folk, et ça rend les spectateurs heureux, but d’un bon démarrage festivalier. Le documentaire est dirigé par Daniel Roher, cinéaste de 26 ans, inspiré de l’autobiographie du musicien Testimony, qui remontait le cours de ses années de gloire. Le cinéaste affirmait en conférence de presse s’être senti comme un archéologue qui déterre des trésors.

Robertson a 76 ans. Il provient d’une famille modeste, avec une mère autochtone et un père naturel mafieux juif assassiné avant sa naissance. Ça ne s’invente pas. Son ambition était une ambition de démesure. L’époque avait la fièvre. Le folk des aînés, le blues et les jazz des Noirs opprimés, entremêlés, créaient ce rock qui se préparait à changer l’esprit d’une génération et l’histoire de la musique, avec ses excès et sa créativité sans frein. Robertson était là. Tous les autres aussi.

Comme des frères

Le guitariste compositeur revient sur les débuts de son groupe, des musiciens soudés comme des frères que les démons de certains d’entre eux, alcool et héroïne, allaient conduire au divorce : « On a perdu le contact après la guerre, expliquait Robertson. Des frères : jamais plus. » Le fameux spectacle The Last Waltz en 1978 scellant, après 16 ans, une histoire de musique et d’amitié, devait être leur chant du cygne.

Robbie Robertson expliquait aux journalistes : « Quand je regarde en arrière, je vois ce qu’on aurait pu faire pour éviter les écueils de la route. J’ai perdu trois de mes frères dans l’aventure. J’éprouve une tristesse. »

Il était content pourtant de voir ce documentaire remonter cette histoire glorieuse et merveilleuse partie en flamme. « Je ne peux avoir de plus grand plaisir que d’ouvrir le festival de Toronto aux côtés d’un jeune cinéaste. » La boucle est bouclée. Ces images, ces chansons, j’avais envie de les partager. »

Force est de constater que le documentaire en question est une hagiographie de Robertson, qui gagne une auréole au change. Aucun défaut à l’horizon pour l’icône. Aucun commentaire négatif dans la bouche de ceux qui témoignent. À entendre Clapton et compagnie, The Band fut aussi important que les Beatles !!! Faut dire que l’époque avait elle-même du génie.

Dans ce type de film, ce sont surtout les documents d’archives qui séduisent. On voit même une scène inédite de Dylan dans une voiture qui demande à ses spectateurs de cesser de le huer, puis dans les coulisses, laissant couler ses pleurs. La vie des stars n’est pas toujours un lit de roses. On découvre par ailleurs qu’avant un concert à San Francisco, Robertson, très malade, dut son salut à un hypnotiseur qui monta avec le groupe sur scène pour lui donner du courage. Et puis la vie du groupe, longtemps établi à Woodstock près de New York, avait été documentée dans la célèbre maison rose, de façon très intime ; ce qui apporte beaucoup de vie au film.

Mais surtout, la musique de l’époque, omniprésente, celle de The Band, celle de Dylan, celle de Clapton et de tous les autres enfièvre l’audience, qui retrouve ou redécouvre la solidarité, par-delà les guerres d’ego, qui soudait ces groupes et ces artistes de la musique populaire en feu d’artifice. Le temps a passé…

« Il y a toujours des choses extraordinaires qui se font aujourd’hui », nous disait Robertson, qui refuse de verser dans la nostalgie. « Nous faisions partie des voix d’une génération. Nous avions la responsabilité de dire des choses importantes. Aujourd’hui, les musiciens n’ont pas cette pression. Sauf qu’avec les médias sociaux, on apprend davantage sur la vie privée des artistes que sur leurs projets. Je leur dis, allez-y ! Croyez en vous et en votre créativité ! Foncez ! »

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.