«Soleils noirs»: noirceur et rage de vivre

Un brin d’humanité s’exprime dans la solidarité des endeuillés.
Photo: Funfilm Un brin d’humanité s’exprime dans la solidarité des endeuillés.

Plombé par les disparitions et les meurtres non résolus, le Mexique de Soleils noirs, documentaire en noir et blanc de Julien Élie, n’a pas bonne mine. Le pays est une énorme fosse commune, dit une voix hors champ en guise de préambule. Il se dégage pourtant de ce sombre parcours en temps et en espace (plus de 2300 kilomètres parcourus) une lueur d’humanité.

Le récit prend son origine dans Ciudad Juárez, ville du nord du pays célèbre depuis les féminicides des années 1990. Au fur et à mesure que se déroule le fil, euh… le barbelé narratif, les victimes se comptent parmi les journalistes, les migrants, les ouvriers, les étudiants. L’ennemi frappe où il veut, qui il veut.

L’option du noir et blanc était risquée. Elle met en relief un Mexique fort contrasté comme dans Roma. Impossible par contre qu’un sujet infernal suscite de la nostalgie. S’en dégage davantage un effet d’uniformité, en accord avec l’idée que la violence est toujours la même.

Malgré ses deux heures et demie et quelques répétitions — le deuil d’un enfant frappe toujours pareil —, le film ne perd pas en intérêt. Julien Élie (Le dernier repas) construit sa trame comme un suspens latent, en six chapitres. D’un fait de masse (les féminicides), on passe à un cas connu, celui du photographe de presse Rubén Espinosa, pour finir par tomber sur une preuve de crime.

De la mère qui monte dans le bus à la manière d’un vendeur ambulant (sauf qu’elle, elle donne des éventails avec la photo de sa fille) au « docteur en distributeur de bière » qui cherche en forêt des sépultures clandestines, le réalisateur suit une foule de personnages. Avocats, journalistes, les soeurs du photojournaliste et d’autres parents éplorés partagent une même quête : comprendre le pourquoi du cauchemar.

Soleils noirs n’en donne pas l’explication, même si plus d’une hypothèse est avancée. Les enlèvements font l’affaire des uns et des autres, accusent les survivants de ce climat de terreur. Comme le synthétise l’écrivain cité par le documentariste, « la collusion entre l’appareil institutionnel et le crime organisé extermine tout, y compris la mémoire ».

À travers cette « histoire d’horreur absolue inconcevable », Élie sort de l’oubli mille et un faits, en évitant le sensationnalisme scabreux. Sa retenue laisse parler le non-dit. Sa caméra s’arrête sur des détails, sur des paysages de désillusion, un champ désertique ici, un bâtiment squelettique là.

Dans son no man’s land, un hôtel filmé de l’intérieur fait monter la tension d’un cran, en clin d’oeil au Shining de Kubrick. La musique donne le ton, les visages immobiles, marqués par la peur, expriment l’impuissance face à un despotisme généralisé. Le sentiment que tout s’écroule… Et pourtant.

Derrière le(s) drame(s), il y a l’espoir. Un brin d’humanité s’exprime dans la solidarité des endeuillés, devenus militants ; dans les témoignages devant la caméra, à visage découvert ; dans les efforts de tout un chacun pour déterrer la vérité. À l’horrible noirceur s’oppose une lumineuse rage de vivre.

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Soleils noirs

★★★ 1/2

Documentaire de Julien Élie, Québec, 2018, 154 minutes