«Ceux qui travaillent»: aliénation professionnelle

Olivier Gourmet est au sommet de son art.
Photo: AZ Films Olivier Gourmet est au sommet de son art.

Frank est depuis quinze ans au service d’une grande compagnie basée en Suisse. Cadre supérieur, sa tâche consiste à gérer les allées et venues de cargos qu’il affrète pour le compte d’une variété de clients. Premier arrivé au boulot et dernier parti, Frank croit en la notion de travail. Mais voici qu’un jour, confronté à l’éventualité de pertes d’argent et de contrats futurs, Frank prend une décision qui lui vaut d’être renvoyé. Comme il le confiera plus tard, il ne se souvient pas d’une vie sans labeur. Ceux qui travaillent, d’Antoine Russbach, donne à voir un Olivier Gourmet au sommet de son art.

Vrai que le cinéaste néophyte lui a écrit un rôle en or, celui d’un homme qui hausse rarement la voix, car dégageant une autorité naturelle ayant l’heur de rassurer son monde. Et c’est en bonne partie là-dessus que joue le film, sur le fait que la famille de Frank, habituée au confort bourgeois auquel il pourvoit, reste dans l’ignorance.

De fait, Frank tait la vérité et tente de maintenir les apparences. Dès lors s’amorce, pour le spectateur, qui lui est au courant, une fascinante étude de cas. Frank parviendra-t-il à « se refaire » sans avoir à avouer sa perte d’emploi ? Craquera-t-il avant ?

Mais, au fait, quelle est donc la teneur exacte de cette fameuse décision ? La révélation, lorsqu’elle survient, informe autant sur la nature véritable de Frank que sur ce que certains en viennent à juger acceptable au nom de la marge de profit.

Ramifications imprévues

Avec habileté, le réalisateur Antoine Russbach suggère de-ci de-là des revirements possibles, avec à la clé des moments de suspense dilatés. Souvent, ce qu’on attendait ou tenait pour inévitable n’advient pas, le récit s’avérant complètement imprévisible tout en demeurant rigoureusement plausible.

Certes, ça s’essouffle un brin arrivé au mitan, et il est parfois des silences tellement étirés, par exemple lors d’une scène de tête-à-tête entre les époux, qu’il finit par s’en dégager une impression d’artificialité. Il n’empêche, la démonstration fonctionne.

Pour le concept, on songe volontiers au Couperet, le classique de Costa-Gavras, mais pour la manière, on reluque davantage du côté des frères Dardenne. À ce propos, la facture relève d’un réalisme gris en phase avec les dehors taciturnes du protagoniste. Apparences trompeuses pour une monstrueuse banalité.

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Ceux qui travaillent

★★★

Drame social d’Antoine Russbach. Avec Olivier Gourmet, Delphine Bibet, Adèle Bochatay. Suisse-Belgique-France, 2019, 102 minutes.