«Un grand voyage vers la nuit»: celle qui n’était plus

Le film baigne volontiers dans une lumière quasi surnaturelle et Bi Gan insuffle beauté et précision à chacun de ses plans.
Photo: Acéphale Le film baigne volontiers dans une lumière quasi surnaturelle et Bi Gan insuffle beauté et précision à chacun de ses plans.

Il y a plusieurs années, Luo a fui Kaili, la ville de son enfance. Tout jeune homme au moment de partir sans regarder en arrière, le voici de retour, à présent mû par la nostalgie. Une nostalgie puissante, enivrante, dangereuse aussi, sourdement, puisque liée à la mort tragique de feu son meilleur ami. Liée, surtout, à l’élusive Wan, femme-mystère presque trop belle pour être vraie. Et si elle n’existait que dans les souvenirs enfiévrés de Luo ?

Néo-noir onirique d’une beauté stupéfiante, Un grand voyage vers la nuit voit le cinéaste chinois Bi Gan faire montre d’un rare talent pour immerger le cinéphile dans l’inconscient trouble d’un antihéros livré aux chimères d’un passé possiblement fantasmé.

Car rien n’est arrêté dans cette oeuvre-fleuve dont la construction s’avère sophistiquée sans être capricieuse. D’emblée, lorsque Luo confie à une amante passagère qu’il a autrefois été épris d’une femme dont il ne sait au fond rien, hormis qu’elle aimait aller au cinéma, la première répond : « On dirait une de ces histoires de romans à couverture verte », à savoir des romans à l’eau de rose.

Or, un exemplaire d’un tel ouvrage, jadis propriété de Wan, revient sans cesse, tel un motif. Wan qui, elle-même, revêt deux tenues, deux robes, vertes également : jade clair puis foncé, nuances d’au-delà. Le film baigne volontiers dans une lumière quasi surnaturelle d’un turquoise délavé… Partout, l’eau s’infiltre dans l’image et la bande-son, imprégnant le film d’une impression de déliquescence.

Et Luo, qui se raconte de-ci de-là en voix hors champ chère au noir, d’errer dans un panorama urbain où chaque immeuble, chaque ruelle, chaque tunnel peut devenir le théâtre de réminiscences. Cela, avant qu’en seconde partie Bi Gan plonge de plain-pied protagoniste et spectateurs dans les songes à la fois cryptiques et fascinants de Luo.

En découle un flot ininterrompu de scènes tour à tour étranges et familières, au vu de ce qui a précédé, et présentées au sein d’un même plan-séquence de 59 minutes initialement conçu pour être vu en 3D (et projeté ainsi en Chine et dans les festivals).

Que l’on se rassure, le charme opère en projection classique, entre autres parce qu’à l’origine, ce morceau de bravoure visuel fut tourné en 2D standard au moyen de caméras RED (plus maniables que les imposantes caméras 3D), l’effet de relief ayant ensuite été ajouté en postproduction.

S’il épate, ce passage ne vient que confirmer une virtuosité d’ores et déjà établie en amont par Bi Gan, cinéaste autodidacte à peine trentenaire s’étant signalé dès son premier film, Kaili Blue, et qui comportait, lui, un plan-séquence en 3D d’une quarantaine de minutes. Dans ce second film, Bi Gan insuffle beauté et précision à chacun de ses plans. Il y a une abondance de travelings superbes, comme celui lors duquel la belle-mère de Luo décroche une horloge murale cassée, accroche à la place le portrait de son défunt père, après quoi la caméra se déplace sur la gauche pour s’arrêter sur le profil du fils appuyé contre un chambranle.

Bi Gan refuse en outre de céder aux diktats voulant qu’il faille ultimement tout expliquer. Non seulement des zones d’ombre subsistent-elles, mais il est, par surcroît, certains arcanes narratifs que le cinéaste effleure çà et là tout en s’abstenant d’en révéler le sens.

Séduisante incertitude

Quoiqu’il convienne d’insister sur le fait qu’Un grand voyage vers la nuit est sa propre créature cinématographique, s’il fallait chercher des productions comparables, on serait tenté d’écrire que l’on sent autant l’influence du film Les silences du désir, de Wong Kar-wai, en une variation décatie, que, disons, Blue Velvet, de David Lynch, ou encore Vertigo, d’Alfred Hitchcock.

Wan, d’abord associée au vert, rappelle-t-on, reparaît en seconde partie affublée d’une coupe différente et d’un blouson rouge, une référence claire à la Madeleine/Judy du chef-d’oeuvre d’Hitchcock dont la dualité est suggérée par le vert et le rouge, couleurs opposées mais paradoxalement complémentaires sur le cercle chromatique.

Au diapason de cette sombre rêverie, les interprètes semblent évoluer dans un univers parallèle juste assez singulier pour déstabiliser. À cet égard, Tang Wei, qui captive en Wan, ne compose pas tant une femme fatale, figure incontournable du genre, qu’une construction mentale changeante dont l’insaisissabilité obsède le Luo qu’incarne avec charisme Jue Huang.

À terme d’ailleurs, on ne sait trop si ce à quoi l’on a assisté relève d’événements réels ou d’une fiction à l’intérieur d’une fiction, voire d’un film dans un film. Et ce doute, à l’instar de la facture exquise, séduit.

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Un grand voyage vers la nuit (V.O., s.-t.f. et V.O., s.-t.a.)

★★★★ 1/2

Drame de Bi Gan. Avec Jue Huang, Tang Wei, Lee Hong-chi, Sylvia Chang. 2018, Chine, France, 143 minutes.