«La version nouvelle»: Duras n’est pas morte

L’actrice Sophie Desmarais incarne une femme dont la vie semble entre parenthèses dans «La version nouvelle».
Photo: Y35 STUDIO L’actrice Sophie Desmarais incarne une femme dont la vie semble entre parenthèses dans «La version nouvelle».

Ce n’est pas ironique d’affirmer que l’absence constitue un thème bien présent dans plusieurs démarches artistiques, par exemple chez Marguerite Duras, qui en a souvent exploré les vertiges et les ravages. Ne pas savoir quand, ou si, l’autre, l’être aimé, va revenir, ou partir à sa recherche sans espoir de réussite, et parfois même sans espoir de retour : s’inspirant de cette prémisse, l’écrivaine a signé quelques romans magnifiques, dont Le marin de Gibraltar.

Duras a vu bien avant sa mort l’influence qu’elle a su insuffler à bon nombre d’artistes, dont des cinéastes, et depuis sa disparition, son fantôme continue de rôder. On peut d’ailleurs le voir se profiler dans La version nouvelle, de Michel Yaroshevsky, un premier long métrage au dépouillement extrême, à l’image de l’appartement qu’occupe une jeune monteuse, et dont elle ne sort jamais.

Elle affiche les traits de Sophie Desmarais, une actrice qui n’en est pas à sa première aventure exigeante au cinéma (Sarah préfère la course, Le démantèlement, Un parallèle plus tard), prête une fois de plus à s’abandonner à un réalisateur à la démarche empreinte de mélancolie, et au style plus proche du patchwork que de la construction dramatique méthodique. Son personnage, loin de la composition savamment étudiée, déambule dans des pièces d’une blancheur immaculée, en attente d’un signe de la part d’un cinéaste dont elle est au service.

Mais comment agencer toutes les parties d’une oeuvre dont le créateur semble constamment se dérober à ses obligations ? Cela n’empêche pas la monteuse de mettre un peu d’ordre dans ces images prises principalement en Russie (Moscou ? Saint-Pétersbourg ?), quelques-unes dans un métro au Japon, exposant le rythme des saisons et les changements de la nature, illustrés par quelques ellipses temporelles dont, une, magnifique, dans un parc.

Contemplation

L’errance prend ici plusieurs formes, celle d’une femme dont la vie semble entre parenthèses, arborant d’un bout à l’autre un visage impassible et une démarche indolente, ou alors d’une succession de scènes prises sur le vif, dans des rues agitées ou des quartiers encore endormis tout juste avant l’aube. Peu à peu, un film semble prendre forme, une variation du projet initial, celui composé d’une dizaine de photos sur un grand mur blanc, et devant lequel la monteuse semble parfois se perdre…

Évidemment, puisqu’elle est notre guide dans ces pérégrinations artistiques et ces escapades cinématographiques lointaines, nous devons accepter de nous perdre avec elle, partager sa longue attente, observer son immobilisme, parfois devant un écran où l’on sent qu’elle cherche à dénicher le sens caché de cet amas d’images.

Et comme dans l’univers durassien, la voix hors-champ ici omniprésente, non pas de manière redondante en décrivant ce que l’on voit déjà, mais pour écouter une femme dont les questionnements dépassent ceux du travail qu’elle doit accomplir. Arrivera-t-elle au bout de cette version nouvelle ? C’est à la fois la beauté et la limite de cet exercice visuel qui appelle surtout à la contemplation, jamais exempt de postures volontairement nébuleuses, l’oeuvre d’un esthète en quête d’une variation nouvelle de ses propres influences.

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La version nouvelle

★★★

Film d’essai de Michael Yaroshevsky. Avec Sophie Desmarais. Québec, 2018, 70 min.