Un récit, deux langages

« Il me semble que l’appel de la forêt participe à notre univers collectif plus que ne le croient les urbains que nous sommes, me dit Jocelyne Saucier. On a ce fond de coureurs des bois… »

La romancière abitibienne, auteure d’Il pleuvait des oiseaux, me parle du film de Louise Archambault tiré de son livre. Après avoir abordé la semaine dernière la recrudescence des œuvres littéraires portées à l’écran cet automne, j’ai voulu recueillir le point de vue d’une écrivaine.

Ses lecteurs connaissent déjà les personnages : trois ermites au fond des bois accueillent une vieille dame longtemps sacrifiée par la société. Leurs destins croisent celui d’une photographe fascinée par les grands feux du nord de l’Ontario au début du XXe siècle. Jocelyne Saucier avait rencontré il y a plusieurs années des semi-ermites près de Matagami et de Val-d’Or, impressionnée qu’elle était par ceux qui se retirent du monde pour vivre dans leur bulle.

Vous allez entendre beaucoup parler du beau film tiré de ses mots ces prochaines semaines. Au Festival international du film de Toronto, où je m’envole, il sera lancé, avant d’ouvrir le Festival de cinéma de Québec, puis d’atterrir dans nos salles, le 13 septembre. On prédit une longue route à ce film de poésie, de liberté et d’humanité, sur des interprétations formidables d’Andrée Lachapelle, Gilbert Sicotte et Rémy Girard, qui chante à la guitare. Par sa voix, Quand vous mourrez de nos amours, la sublime complainte de Vigneault issue des années 1960, semble conçue pour épouser l’esprit des êtres et des lieux de l’action.

En écrivant son livre, Jocelyne Saucier s’était demandé : « Qui va lire une histoire de petits vieux au fond des bois ? Ce n’est pas dans l’air du temps… » Or Il pleuvait des oiseaux, publié en 2011, aura été si aimé et primé (il fut notamment coiffé du Prix des cinq continents de la francophonie) que son auteure est restée longtemps sous le choc. Des grands succès, il faut se libérer.

— L’écriture d’un roman est si différente de celle d’un film. Et comment donc s’opèrent les métamorphoses ?

« J’ai vu Louise et son équipe déformer le roman morceau par morceau jusqu’au squelette et le refaire, répond-elle. Moi qui me demandais souvent comment les gens reconstruisaient mon livre dans leur imaginaire, je pouvais soudain entrer dans la tête de Louise Archambault. » Jocelyne Saucier avait vu son précédent film, Gabrielle, et faisait pleinement confiance à la sensibilité et à la délicatesse de la cinéaste.

L’odeur de la mousse

D’Il pleuvait des oiseaux en images, elle n’a vu qu’une version préliminaire sur son ordi avant d’écouter des chansons, attendant la première du 10 septembre pour s’y plonger. Mais ses impressions sont déjà vives : « J’ai été frappée par la texture des images. Celles de la forêt m’ont beaucoup impressionnée. Ma réaction était sensorielle. Je sentais l’odeur de la mousse, la fraîcheur du lac. La Marie-Desneige d’Andrée Lachapelle est lumineuse, fragile et aérienne, comme dans le roman. Le regard de Gilbert Sicotte en Charlie est bouleversant de fragilité et de force. Rémy Girard en Tom apparaît plus présent dans le film que dans le roman, plus turbulent, et j’aimais le petit sourire en coin d’Ève Landry dans la peau de la photographe. Dans mon roman, j’avais exploré le ton du conte. Le film va ailleurs. »

Elle n’avait pas désiré être consultante au contenu, craignant de vouloir ramener le film au livre sans accepter son nouveau langage, offrant surtout des conseils à l’équipe sur les aspects techniques de la vie en forêt. Au long des onze versions de scénario, l’écrivaine aura vu les dialogues s’affiner. « Le film a pris sept, huit ans à venir au monde. » Une patience qui épousait son propre rythme.

Les premiers chapitres du roman reposaient sur le regard de la photographe. « Dans ce film, il n’y a pas de narratrice. L’histoire devait se raconter toute seule, avec une nouvelle façon de montrer le temps qui passe. Et puis la musique prend le relais. » Des scènes esquissées dans le livre, comme les derniers instants de Tom avec son chien, prenaient soudain une réalité charnelle devant ses yeux.

Jocelyne Saucier s’était posée deux jours sur le tournage dans la forêt Montmorency. La scène de conflit entre Tom et Charlie autour d’une bouteille de scotch l’avait frappée : « Ils l’ont tournée neuf fois, prenant trois heures pour une scène d’une minute à l’écran. Ça m’a réconciliée avec ma lenteur d’écriture… »

Sur le plateau, la romancière croyait observer les choses de manière cérébrale, sans se montrer vraiment touchée, mais au retour, durant les 1000 kilomètres de route qui la séparaient de l’Abitibi, elle s’est sentie en paix avec elle-même.

La transmigration peut être une délivrance pour un auteur. Elle ouvre aussi à son œuvre la porte d’une seconde vie. Souvent, le passage entre les arts avorte. Parfois, les deux langages s’enrichissent, comme ici.

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