«Le coupable»: là où le philosophe passe

Onur Karaman donne un rôle central au professeur de philosophie, figure peu familière dans le cinéma québécois.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Onur Karaman donne un rôle central au professeur de philosophie, figure peu familière dans le cinéma québécois.

Il sait afficher une certaine désinvolture juvénile (La ferme des humains, 2014), mais peut aussi faire preuve de gravité, comme dans Là où Attila passe (2015), et maintenant dans son tout dernier long métrage, Le coupable, en salle ce vendredi.

Mais pour Onur Karaman, dès le début de notre entretien, la cause est entendue. « Je veux faire des films plus légers, explorer d’autres genres », déclare le réalisateur québécois d’origine turque, encore déçu d’avoir dû mettre en veilleuse un projet de film d’horreur qu’il compte tout de même tourner « ailleurs qu’au Québec et en anglais ».

Lui que l’on associe également à un certain cinéma de l’identité plurielle et du métissage ne tient pas à être « étiqueté » ainsi. Or, Onur Karaman sait pourtant qu’il ne peut pas complètement y échapper. « Les questions identitaires ne vont pas cesser parce que le monde est en perpétuel changement, et on assiste en ce moment à toutes sortes de mutations qui nous ramènent en arrière. Le combat du bonheur pour tous ne va jamais finir. »

Ce combat pour le bonheur, les personnages de son dernier film le mènent avec des moyens souvent limités, certains enfermés dans leur mutisme, d’autres plus éloquents, ou dominés par de beaux parleurs aux intentions malveillantes. Le coupable fait aussi une large place aux choses de l’esprit, une bonne partie du film se déroulant dans un cégep, plus précisément dans un cours de philosophie, territoire peu fréquenté par les cinéastes québécois.

Les enseignements de Frédéric (Sylvio Arriola), destinés à inculquer un peu de sens critique à ses étudiants, éclairent les enjeux d’un récit où sa vie un peu morne croise celle de la concierge des lieux (Isabelle Guérard), empêtrée dans une relation conflictuelle avec sa fille adolescente (Camille Massicotte) sous l’emprise d’un trafiquant de drogues. Figure peu familière dans le cinéma québécois, celle du professeur de philosophie est ici centrale, à l’image d’un oracle. Une manière de rendre hommage à une matière inspirante, ou à un maître qui le fut tout autant ? « Est-ce un hommage ? Peut-être à mon premier prof de philo que je trouvais particulièrement antipathique et qui m’a fait couler ! »

Lui qui, étudiant, passait son temps entre la bibliothèque et les activités sportives — il a un temps rêvé de devenir joueur professionnel de soccer — s’est souvent interrogé sur la pertinence de ces cours au niveau collégial, reconnaissant néanmoins être depuis toujours un peu… philosophe. « Tout jeune, je m’interrogeais déjà sur le sens de la vie, son inutilité. En lisant les philosophes, ça fait du bien de réaliser qu’ils y pensaient aussi. »

Des trésors d’imagination

À la lecture du générique, on comprend qu’Onur Karaman a occupé plusieurs fonctions tout au long de la production du Coupable, évidemment par nécessité économique. « Après deux longs métrages, je pensais savoir faire des films, mais celui-là m’a beaucoup appris. » Avec un budget très modeste (« certains courts métrages ont obtenu de plus gros moyens que mon film ») et dix jours de tournage, il a fallu déployer des trésors d’imagination, et user de sa force physique pour transporter le matériel. « Il y a plein d’autres fonctions que je n’ai pas ajoutées au générique, souligne-t-il avec ironie. Mais il fallait faire le film, sinon il n’aurait jamais vu le jour. »

Cette urgence, les principaux acteurs l’ont bien comprise, chacun ayant un défi particulier à relever. Pour Sylvio Arriola, dans la peau du professeur, ce fut trois jours consécutifs de tournage où il fallait livrer parfois des exposés assez étoffés. Celui que l’on a vu récemment dans All You Can Eat Bouddha, de Ian Lagarde, et qui est très actif au théâtre depuis bientôt 20 ans, avoue s’être inspiré de son frère… professeur de philosophie au cégep ! « Onur a eu du flair en me confiant ce rôle », dit celui qui a observé les stratégies de son modèle pour capter l’attention de ses étudiants.

Isabelle Guérard, qui compte déjà plusieurs films à son actif (La rage de l’ange, Rouge Sang, Piché : entre ciel et terre) devait défendre un personnage en apparence « éteint », mais porté par « de grandes émotions ». Une intensité que l’actrice avait du mal à assumer au départ. « Onur voulait aller dans cette direction. Parfois, comme acteur, quand tu discutes avec un réalisateur, que tu veux essayer autre chose, c’est dicté par la peur, celle qui te fait douter. Il m’a dit : “C’est ce que je veux” ! » Une demande exprimée par un cinéaste que ses interprètes jugent d’« un calme olympien ».

Quant à Camille Massicotte, qui entreprend sa deuxième année en interprétation au cégep de Saint-Hyacinthe après un baccalauréat en droit, elle en est à sa première expérience au cinéma, dans la peau d’une adolescente vivant dans un monde « très éloigné du [sien] », fortement marqué par des drogues de toutes sortes. « Mon défi, c’était d’éviter les clichés, un jeu trop gros, mais au-delà de cela, c’était le plaisir d’avoir des partenaires très différents. »

Quant à Onur Kamaran, il garde toujours un oeil sur son pays d’origine, suivant la situation politique « de très près », reconnaissant que « la Turquie doit faire ce qu’elle a besoin de faire », « surtout quand on sait qu’elle s’occupe de trois millions de réfugiés ». Un point qu’il sait « mal vu » en Occident, prouvant que « si le temps des colonies est fini, le postcolonialisme, lui, existe encore ».

Ce qu’ils ont retenu de leurs cours de philosophie

Camille Massicotte :

« J’ai beaucoup aimé ce cours. La philosophie, ça m’a permis d’apprendre à développer un argumentaire, à trouver un filon. Cela n’a rien d’objectif, mais il peut y avoir une vérité. »

Sylvio Arriola :

« Je viens d’une famille de professeurs qui aime philosopher et réfléchir. La philosophie, c’est un plaisir intellectuel, qui peut même devenir un jeu, une façon de développer une pensée critique sur la vie, l’amour, et la mort. Cela dit, je n’ai pas tellement aimé mes cours de philo au cégep. »

Isabelle Guérard :

« J’adore la philosophie ! J’ai mis beaucoup d’efforts dans mes cours au cégep, et fait beaucoup de lectures. J’aime la lentille que ça me donne sur la vie. »

Onur Kamaran :

« La philosophie, c’est aussi essayer de répondre à la question : comment faire pour être heureux ? Le chemin est différent pour chacun, surtout dans un monde avec autant de beautés, et autant de cruautés. »

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