«La physique de la tristesse»: triste constat pour la génération X

Pour <em>La physique de la tristesse</em>, 11e titre du cinéaste sous la bannière de l’ONF, Theodore Ushev a employé l’encaustique (peinture à base de cire), technique jamais utilisée en animation.
Photo: ONF Pour La physique de la tristesse, 11e titre du cinéaste sous la bannière de l’ONF, Theodore Ushev a employé l’encaustique (peinture à base de cire), technique jamais utilisée en animation.

Cinquantenaire, la génération X ? Tout dépend, bien sûr, de la période qu’on lui associe. Né en 1968, le cinéaste d’animation Theodore Ushev considère avoir du moins atteint l’âge pour jeter un regard rétrospectif sur sa génération. Son Physique de la tristesse, qu’il présentera en première mondiale au TIFF de Toronto, en tire un triste constat.

« La génération X a failli créer un monde meilleur. On a réussi sur le plan personnel, souligne-t-il, mais sur le collectif… » L’homme est un enfant de la Bulgarie de l’époque communiste. Il se demande comment les grands espoirs d’hier sont restés sans lendemain.

« Je suis né quand le monde se transformait, plein de couleurs psychédéliques. J’ai commencé ma vie professionnelle en 1989, vers la fin de la guerre froide. Malgré tout ça, la planète va mal, est habitée par la haine. Nous avons échoué à créer un monde meilleur, nous avons reculé », conclut-il.

Physique de la tristesse n’est pas aussi noir ni aussi littéral. Si le récit est tourné vers le passé, Ushev l’aborde dans le style hautement poétique et plein d’ambiguïtés qui l’a révélé, il y a une quinzaine d’années.

« Je voulais construire le film comme un labyrinthe, dit Ushev. On prend des chemins qui ne mènent nulle part. Vous croyez aller dans une direction et, moi, je vous amène ailleurs. »

Theodore Ushev ? Il est une des grandes fiertés du secteur animation de l’Office national du film (ONF), version XXIe siècle. Primé et présent dans de multiples festivals, il a atteint en 2017 une sorte de zénith avec sa nomination aux Oscar pour le court Vaysha l’aveugle. Le revoilà aux premiers postes, alors que l’ONF en fait un de ses représentants au TIFF de septembre.

Je voulais construire le film comme un labyrinthe. On prend des chemins qui ne mènent nulle part. Vous croyez aller dans une direction et, moi, je vous amène ailleurs.

Au sortir de la création de Physique de la tristesse, son plus long court (27 minutes), il prend des vacances avant la fièvre festivalière de Toronto. C’est à Varna, station balnéaire sur le bord de la mer Noire, qu’on le joint.

La vie lui sourit : sur le plan personnel, le réalisateur montréalais a réussi. Affichiste à son arrivée au Canada, en 1999, il est devenu un digne porte-étendard de l’image animée, reconnu pour sa créativité et la diversité de ses procédés.

Technique novatrice

Pour son onzième titre sous la bannière de l’ONF, Ushev a employé l’encaustique (peinture à base de cire), une technique jamais utilisée en animation. Il a dû trouver sa propre recette d’encaustique — celle de son père, en fait —, parce que celle sur le marché ne convenait pas.

Comme les couleurs sont délayées dans la cire chaude et que celle-ci sèche vite, il lui a fallu intégrer dans le processus un séchoir à cheveux. Pour ramener la cire à l’état liquide et obtenir les effets de mouvement.

« Les premières scènes ont été un désastre », confie le cinéaste, qui tenait à l’encaustique pour des raisons conceptuelles. Film sur la mémoire, Physique de la tristesse a été pensé comme une capsule temporaire. Comme les toutes premières de l’humanité, selon Theodore Ushev : les sarcophages égyptiens.

« Les Égyptiens peignaient à l’encaustique le portrait du mort. C’est intéressant que ces portraits soient restés intacts, rien n’a détruit leur qualité », dit-il, admiratif.

Ce fils de peintre a pratiquement travaillé sans filet. La technique inventée ne lui permettait pas de recommencer. C’était du « dessin en direct », sous la caméra, chose qu’Ushev n’avait jamais pratiquée. Jusque-là, ses dessins faits sur papier étaient numérisés et retouchés à l’ordinateur.

« Chaque erreur compte, se trouve dans le film. J’aime les artefacts, que tout se mélange. C’est plus vivant », estime-t-il.

Jeunesse chérie

Innovation technique. Plus longue oeuvre dans la filmographie Ushev — ses productions pour l’ONF durent en moyenne 5 minutes. Récit davantage personnel — un film sur sa génération plutôt que sur lui, précise son auteur, « mais avec des éléments autobiographiques ». Bref, Physique de la tristesse s’aventure sur des pistes jamais empruntées.

Pour la deuxième fois cependant, Theodore Ushev s’est inspiré d’un texte de l’écrivain bulgare Gheorghi Gospodinov, auteur de la nouvelle Vaysha l’aveugle. Le roman Physique de la mélancolie — notez la différence -, il l’a lu d’un trait, « touché d’y trouver [sa] propre vie ».

Le « roman-labyrinthe » de Gospodinov, qui traite de mémoires collective et individuelle, lui a soufflé l’idée de superposer références, époques, identités. Il y a puisé la métaphore du labyrinthe du Minotaure, issu de la mythologie, ou encore le « Je sommes nous », sorte de fil narratif du film.

Sa capsule temporaire, Theodore Ushev la voit comme un retour en enfance. D’où les liens avec son paternel, soulignés par l’appel à des duos fils-père pour la narration (Xavier Dolan et Manuel Tadros, en français, Rossif et Donald Sutherland, en anglais).

« La complexité de [cette] relation passe au premier plan, comme dans la mythologie grecque. Les fils d’artistes vivent toujours un complexe d’infériorité, qui s’exprime par la révolte ou le déni », dit celui qui admet avoir refusé la carrière de peintre pour cette raison.

Quitter l’enfance, pour Theodore Ushev, c’est la première sinon seule migration. Un individu peut changer de pays ou pas, c’est toujours la nostalgie de la jeunesse qui le rattrape.

« Le premier amour est le meilleur, la femme [de cet amour], la plus belle », dit-il, en riant et en assumant son appartenance à une génération mélancolique.

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