Les disciples de Bruce Springsteen devraient-ils aller voir «Blinded by the Light»?

Après avoir découvert les cassettes de Springsteen, Javed (Viveik Kalra) guérit miraculeusement sa timidité et catalyse son envie de rallier le plus tôt possible la terre promise qui l’attend forcément au bout de la route.
Photo: Warner Bros. Après avoir découvert les cassettes de Springsteen, Javed (Viveik Kalra) guérit miraculeusement sa timidité et catalyse son envie de rallier le plus tôt possible la terre promise qui l’attend forcément au bout de la route.

On savait depuis toujours Bruce Springsteen très généreux, mais il en fallait vraiment beaucoup — de générosité, de grandeur d’âme, de coeur — pour accepter de se présenter la semaine dernière à la première de Blinded by the Light à Asbury Park, au New Jersey, et d’ainsi implicitement appuyer le parfois très gênant film de Gurinder Chadha.

Inspirée du récit autobiographique Greetings from Bury Park : Race, Religion and Rock n’Roll (2007) écrit par le journaliste Sarfraz Manzoor, la comédie dramatique vient grossir une liste de plus en plus longue de pièges à mélomanes nostalgiques — de Bohemian Rhapsody à Yesterday — et semble animée par la croyance que de construire la playlist la moins imaginative possible à partir d’un catalogue rempli de refrains universels peut être qualifié d’exercice scénaristique efficace.

Ce qui n’est d’ailleurs pas complètement faux. À l’instar des créateurs de Yesterday, qui appâtaient en salle les beatlemaniaques avec pour seul argument une trame sonore immaculée (et un cameo rigolo d’Ed Sheeran), ceux de Blinded by the Light savent trop bien que le saxo de Born to Run rescapera de sa banalité n’importe quelle scène mièvre, et que Dancing in the Dark serait capable d’insuffler de la gravité même à une publicité de papier de toilette. Et c’est ainsi que la guitare de Bruce, et les chansons qui en ont émergé, deviennent béquilles.

Se tenir debout grâce à Bruce

Il faut se pousser d’ici. We Gotta Get out of This Place, proclamaient les Animals en 1965 au sujet de la ville industrieuse de Newcastle, au nord-est de l’Angleterre, une chanson qu’adore Bruce Springsteen et qu’il réécrira à plusieurs reprises au début de sa carrière. En 1987, Javed (Viveik Kalra), adolescent de descendance pakistanaise, ne rêve de rien d’autre que de quitter la grisaille de Luton, au sud-est de l’Angleterre, où prolifèrent ces fléaux que sont le suprémacisme blanc, la new wave et l’abus de fixatif. Il rêve surtout de fuir l’existence toute tracée que son paternel (Kulvinder Ghir), archétype dépeint à la truelle du père immigrant intraitable, imagine pour lui.

Sa découverte, grâce aux cassettes que lui refile son ami Roofs (Aaron Phagura), du catalogue du Boss guérira miraculeusement sa timidité et catalysera son envie de rallier le plus tôt possible la terre promise qui l’attend forcément au bout de la route. Springsteen et lui n’ont, sur papier, rien en commun, et pourtant, le chanteur s’adresse au garçon à travers les écouteurs de son baladeur, comme s’il connaissait tout de son quotidien, de ses tourments et de ses aspirations. Il lui fournira bientôt le courage de faire lire ses poèmes avec sa professeure de littérature, de demander à la brillante Eliza de sortir avec lui et de défier l’autorité parentale.

Il rejoint, pour le dire autrement, le vaste club de ceux qui ont appris ce que cela signifie que d’être un homme qui se tient debout en écoutant Badlands et Jungleland.

Comme un épisode de Watatatow

La vie d’un admirateur de Bruce Springsteen consiste trop souvent à expliquer à des néophytes que le presque septuagénaire n’a rien d’un patriote aveugle, et qu’il n’est pas que ce défenseur des gagne-petit qu’a cristallisé la légende. Il y a, oui, une réelle complexité, ne demandant qu’à être entendue, derrière les clichés chromés collant aux fesses de son blue-jean.

Et même si Blinded by the Light évoque brièvement ces nombreuses méprises que génèrent encore les hymnes du héros américain, son histoire simpliste ne contribuera qu’à davantage les alimenter, en réduisant le discours de Springsteen à une série d’assommantes généralités (croire à son idéal coûte que coûte, être fidèle à ses origines) et en n’employant qu’une poignée de ses chansons les plus évidentes (dont Born to Run au moins 122 fois). La bande-son de la minisérie Show Me a Hero de David Simon (diffusée sur HBO en 2015) avait au moins eu l’audace de tenter de réhabiliter le Bruce malaimé des années 1990.

Résultat : deux heures de cinéma guimauve qui ressemble, au mieux, à une de ces sirupeuses comédies sentimentales dont les Anglais ont le secret, et au pire, au clip 16 ans de Guillaume Lemay-Thivierge (ou si vous préférez, à un épisode de Watatatow doté d’un budget musique particulièrement costaud).

Quelques clins d’oeil amusants semés ici et là — Roops qui demande à Javed au sujet de sa nouvelle blonde : « Is she a Bruce fan ? » une question que tous les disciples du Patron se sont déjà fait poser — procurent bien un rire ou deux. Un rare moment de grâce arrachera enfin le spectateur à sa torpeur (ou à son dépit), presque en fin de course, alors que Javed accepte d’accompagner sa soeur dans une discothèque clandestine, et constate, au son de l’incandescente Because the Night, que ses désirs d’émancipation sont aussi ceux de sa frangine. Mais si l’on pleure pendant le dernier tiers de ce film aveuglé par son désir d’émouvoir, c’est en se rappelant que, contrairement à Javed, Springsteen, lui, aura dû attendre beaucoup plus longtemps, beaucoup trop longtemps, pour recevoir l’approbation de son père.

Les disciples de Bruce devraient-il aller voir Blinded by the Light ? Répondons simplement qu’il y a infiniment plus de cinéma dans Western Stars, son sublime 19e album lancé en juin, que dans cet attrape-springsteenophile.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Blinded by the Light

★★

Comédie dramatique de Gurinder Chadha. Avec Viveik Kalra, Kulvinder Ghir, Aaron Phagura. Grande-Bretagne, 2019, 117 minutes.