Les voleurs de mémoire culturelle

Le film Museo du Mexicain Alonzo Ruizpalacios (premier long métrage produit par YouTube), donnant la vedette à Gael García Bernal et Leonardo Ortizgris, prend l’affiche vendredi dans nos salles. Gagnant 2018 de l’Ours d’argent du meilleur scénario à Berlin, il vaut le détour par son style et son thème. Ce thriller est l’adaptation libre d’un fait divers ayant enflammé le monde des grands musées en 1985.

Durant la nuit de Noël, alors que les gardiens festoyaient, des voleurs s’étaient introduits au Musée national d’anthropologie de Mexico dans le parc de Chapultepec, institution d’art précolombien aux spectaculaires collections, qu’on conseille à tous de visiter un jour.

Les salles n’étant pas à l’époque équipées d’un système d’alarme électronique, les larrons avaient pu dérober près de 140 pièces de haute valeur, dont un masque de jade aux yeux de nacre et d’obsidienne issu du site maya de Palenque ainsi qu’un vase aztèque d’obsidienne en forme de singe ; clous des collections nationales parmi les chefs-d’oeuvre envolés.

Le cinéaste a fait des deux voleurs des espèces de pieds nickelés dépassés par leur vol, dont les vrais mobiles demeurent un mystère. Il est vrai que des détails de l’opération demeurent à ce jour nébuleux, les autorités mexicaines s’étant senties honteuses d’avoir été bernées par des amateurs. Le film, qui déplace son action de Mexico à Acapulco en passant par Palenque, plaît pour ses séduisants jeux d’ombres et un palpitant montage du cambriolage par-delà quelques longueurs et force ambiguïtés. Il soulève surtout des questions sur le trafic des oeuvres ainsi que sur la place de l’art dans l’identité d’une société. Le peuple mexicain endeuillé s’était senti amputé d’une partie de son passé par ce vol audacieux.

Museo a ses zones d’ombre. Il surfe sur le cas de conscience des voleurs qui pillent leur peuple. Quant à la vaine traque d’Interpol de quatre ans pour mettre la main sur ce précieux butin, la voici quasiment évacuée.

En vérité, les cambrioleurs étaient des non-professionnels d’une banlieue de la capitale. Leurs trésors furent découverts dans une villa par la police mexicaine en 1989, coup de filet ayant mené à l’arrestation d’une dizaine de personnes. Museo prend certaines libertés avec la réalité historique. Il s’agit d’une fiction, après tout.

Un saut dans le temps

Le film nous fait mesurer à quel point les systèmes de protection des institutions muséales ont changé depuis 1985, tout comme la mise en vente des oeuvres dérobées.

Même si d’audacieux cambriolages d’oeuvres d’art font encore les manchettes, quels musées (et quels grands collectionneurs) pourraient se passer de la protection électrique et électronique des oeuvres ; garde-fous essentiels, caméras vidéo incluses, compliquant quelques plans d’effraction ?

Par ailleurs, transplantés au XXIe siècle, les voleurs du Musée d’anthropologie de Mexico, plutôt que de rencontrer de louches intermédiaires, tenteraient sans doute de vendre leur précieuse marchandise en ligne sur le Dark Web.

Invendables, les trésors célèbres sur lesquels des criminels ont fait main basse ? À travers les circuits officiels, oui. Reste que certains collectionneurs cachent dans leurs belles demeures des chefs-d’oeuvre acquis dans l’ombre, exhibés aux seuls initiés. Des voleurs peuvent aujourd’hui prendre contact avec ces riches receleurs en quelques clics de souris. Le gros du trafic d’oeuvres d’art ou d’artefacts anciens passe désormais par la Toile et les enquêteurs doivent fouiller ses dédales pour trouver les butins des pillages.

Europol, regroupant les services de 29 pays, sous le nom de mission Pandora III, a ainsi mis la main le 29 juillet dernier sur 18 000 objets d’art précieux : peintures, sculptures, bible du XVe siècle dérobée en Allemagne 25 ans plus tôt, pièces anciennes ou modernes découvertes en Europe, mais aussi en Colombie, en Égypte, en Irak et au Maroc.

En regardant Museo campé en 1985, on songe à quel point la révolution informatique a transformé en quelques décennies les moeurs, dans le trafic des oeuvres d’art comme ailleurs ; profitant d’un côté et nuisant de l’autre aux victimes comme aux voleurs. Car plus les modes de protection et d’enquête s’affinent, plus les réseaux des trafics en font autant.

Reste intact ce besoin des peuples d’accéder chez eux aux trésors de leur histoire de l’art, si souvent expatriés. Que les pillages proviennent de cambrioleurs, des nazis, ou d’anciennes puissances européennes ayant spolié leurs colonies pour mieux en exposer les merveilles nationales dans de grandes institutions comme le British Museum, ils privent de leurs racines des nations entières. Ces dernières ont bien raison de les revendiquer. Les voleurs de mémoire ne passent pas toujours par les soupiraux, mais parfois comme dans le film, eh oui !

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