Quand jouer un rôle devient du sport

Le comédien Patrice Godin est devenu friand de course à pied après son entraînement intense à la boxe pour la série «Le 7e round».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le comédien Patrice Godin est devenu friand de course à pied après son entraînement intense à la boxe pour la série «Le 7e round».

Au-delà de la splendeur des soirs de première et de l’euphorie des émissions de variétés, le métier d’acteur est un métier comme les autres, avec sa part de tâches banales qui relèvent souvent de la modestie de l’artisan. Le Devoir lève le voile sur certains aspects méconnus du quotidien de ceux et de celles qui ont pour profession de se glisser dans la peau des autres. Pour le dernier volet de cette série, la dimension athlétique du travail d’interprétation.

« J’ai commencé à fumer à l’âge de 13 ans, et j’ai arrêté en 2008. Ce fut une des choses les plus difficiles de toute ma vie. » Cet ex-fumeur invétéré, plusieurs auront du mal à croire qu’il se nomme Patrice Godin, connu pour ses plus récents rôles à la télévision (Blue Moon, District 31), mais aussi pour sa capacité à enfiler les ultramarathons, des épreuves exigeantes avec des distances pouvant atteindre 160 km.

Cet ardent désir de garder la forme pour celui qui est également écrivain (Territoires inconnus, Boxer la nuit) s’est façonné à travers une série d’étapes caractéristiques du métier d’acteur. « Après la naissance de ma deuxième fille, j’étais dans la mi-trentaine, et je sentais que je me laissais aller. J’habitais pas loin du parc Maisonneuve à l’époque, je me suis mis à courir, assez souvent parce que j’étais dans une période creuse [sur le plan professionnel]. Il y a eu ensuite le tournage de la série Le 7e round [sur le monde de la boxe] qui a exigé un entraînement intense. La deuxième saison n’a jamais eu lieu, mais il me restait la course. »

 

Les transformations physiques furent rapides, Patrice Godin faisant sans cesse reculer ses limites, devenant même un modèle aux yeux de gens qui veulent se remettre en forme. Cette passion dévorante, l’acteur s’étonne encore de l’avoir découverte, surtout après des années où, comme bien des gens de son âge et de son milieu, faire la fête relevait de l’évidence, mais de manière différente selon les générations. « À une certaine époque, quand je sortais encore, je trouvais que les jeunes acteurs étaient plus sages que nous l’étions à leur âge. Et quand j’étais dans la mi-vingtaine, ceux qui ont commencé leur carrière dans les années 1950 nous trouvaient franchement trop sages ! »

Les plaisirs de la nuit, Debbie Lynch-White les refuse lorsqu’elle doit se retrouver à l’aube sur un plateau de tournage. « J’en vois qui font la fête quand ils veulent, et qui demeurent efficaces : tant mieux pour eux ! », lance la vedette du film La Bolduc, aussi connue pour son rôle d’intervenante aux méthodes musclées dans le téléroman Unité 9. Celle dont la carrière revêt de multiples facettes, de la danse au théâtre en passant par la chanson, aborde tout cela de front avec une énergie qu’elle puise en partie dans l’entraînement en salle, une bonne alimentation, et plusieurs heures de sommeil.

Objectifs difficiles à atteindre dans un métier où pas une semaine ne ressemble à l’autre ? « En fait, il n’y a pas une seule journée qui ressemble à l’autre ! », précise la comédienne, dont l’objectif de s’entraîner deux ou trois fois par semaine est souvent mis à mal par la diversité des tâches à accomplir dans un milieu qui exige souplesse, polyvalence, et endurance lorsqu’il s’agit de tourner 14 heures par jour… « J’essaie de rester en forme, car mon corps, c’est mon outil de travail, et je me sens ainsi beaucoup mieux. Y a rien de pire que d’être malade, fiévreux, sur une scène ou un plateau de tournage. »

Cette sensation de bien-être, Patrice Godin la partage. « Je sens que je suis non seulement un meilleur acteur, mais aussi une meilleure personne, dit-il avec conviction. J’ai plus de concentration, plus de discipline et, alors que j’écrivais depuis longtemps sans rien mener à terme, j’ai finalement abordé le roman comme la course : un pas à la fois ! » Après la publication de son troisième livre en 2018, Sauvage, baby (Libre Expression), la méthode semble bien rodée.

Jouer les uns contre les autres

Avec des cours intitulés Présence corporelle ou Techniques du mouvement, celui qui les offre, le comédien Guillaume Chouinard, renforce son image d’« acteur physique ». « Je suis connu pour cela, mais je me demande souvent à quoi ressemble un acteur “pas” physique ! » ironise celui qui enseigne à l’École nationale de l’humour, très présent sur la scène d’Espace libre, et que l’on a pu voir l’hiver dernier dans la pièce coup-de-poing de Stéphane Crête, Mauvais goût. « Je crois que c’est Jean-Pierre Ronfard qui disait : “entrez sur la scène comme si vous alliez faire un mauvais coup”. Dans le cas de cette pièce, on se le disait tous les soirs. »

J’ai plus de concentration, plus de discipline et, alors que j’écrivais depuis longtemps sans rien mener à terme, j’ai finalement abordé le roman comme la course : un pas à la fois !

Lui qui a également dansé pour les chorégraphes Daniel Léveillé et Hélène Langevin admet ne pas faire une « obsession de la mise en forme », reconnaît lui aussi sa part d’excès (« Pour un acteur, c’est un passage obligé ! »), mais considère qu’à long terme, ces écarts peuvent rattraper n’importe qui, surtout au tournant de la cinquantaine.

Son corps se souvient encore d’une pièce où il avait remplacé un autre acteur avec trois jours de préavis seulement, et surtout du talon de sa partenaire de jeu, bien enfoncé dans son coude. « Les problèmes ne surviennent pas nécessairement quand tu fais des choses dangereuses et essoufflantes », dit celui qui interprétait Télémaque dans L’odyssée, spectacle grandiose conçu par Dominic Champagne, un des grands succès de l’histoire du TNM.

Tout comme Patrice Godin et Debbie Lynch-White, son rapport à la discipline de vie et l’entraînement physique relève d’abord d’une façon personnelle d’aborder le métier. « Après 12 ans d’enseignement à l’École de l’humour, j’ai compris que personne ne travaille de la même manière ni n’adhère à la même théorie de jeu. » C’est, selon Guillaume Chouinard, une raison supplémentaire de connaître ses limites physiques, et de savoir gérer celles de ses collègues. « Certains acteurs sont tellement stressés qu’on les qualifie de “hors contrôle”, tandis que d’autres sont centrés sur leur performance au point d’en oublier tout le reste. C’est bien d’être en transe, mais c’est dangereux pour les autres ! » Surtout quand ils doivent manier une arme, souvenir précis d’un autre spectacle que l’acteur préférerait oublier.

Chaque petite blessure rappelle à ces athlètes artistiques que jouer peut devenir un sport dangereux. « The show must go on », comme le dit la devise, mais en pleine possession de ses moyens et dans une forme resplendissante, « on a tellement plus de plaisir », conclut Debbie Lynch-White.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui affirmait erronément que Didier Lucien signait le texte de la pièce Mauvais goût, a été corrigée.

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