«Les reines de Hell’s Kitchen»: la fosse aux lionnes

La prémisse ressemble à s’y méprendre à celle de Widows, de Steve McQueen, mais, disons-le d’emblée, Les reines de Hell’s Kitchen, d’Andrea Berloff, n’affiche jamais la même intensité ni la même virtuosité. Dans les deux cas, il est pourtant question d’épouses (plus ou moins) modèles forcées de prendre les armes et de passer ainsi de l’autre côté du miroir, celui du crime organisé.

Les visées féministes de McQueen apparaissaient plutôt minimalistes, ce qui n’est pas le cas de la scénariste de World Trade Center, d’Oliver Stone, qui signe ici son premier long métrage à titre de réalisatrice. S’inspirant d’une série de romans graphiques d’Ollie Masters et Ming Doyle, elle nous plonge ici dans le New York des bouillonnantes années 1970, époque où la métropole américaine était une immense poubelle à ciel ouvert, croulant sous les ordures, les dettes et la corruption. Et peut-être aussi les fixatifs, à en juger par les coiffures ondulées des vedettes féminines.

Ces trois femmes habitent le quartier Hell’s Kitchen, dominé par la mafia irlandaise, mais elles assistent, en retrait, aux magouilles de leurs époux. Ruby (Tiffany Haddish, une présence forte), Afro-Américaine, est à la fois dominée par un conjoint contrôlant et une belle-mère raciste (Margo Martindale) qui l’est tout autant. L’atmosphère s’avère encore plus violente chez Claire (Elisabeth Moss), qui ne compte plus les coups dans le ventre reçus de son goujat de mari. Seule Kathy (Melissa McCarthy, à la fois drôle et émouvante) semble filer le parfait bonheur auprès d’un homme un peu mollasson et de leurs deux enfants.

Ce tableau plus ou moins idyllique se transforme en cauchemar lorsque leurs hommes sont coffrés par la police, les épouses croyant recevoir une aide financière de leurs patrons pendant les trois ans qu’ils croupiront en prison. Devant leur manque éhonté de générosité, elles décideront de prendre leur destin en main et d’offrir aux commerçants des environs une véritable protection, et pas seulement une illusion à l’heure de payer leur « taxe ». Dans le Manhattan anarchique de 1978, ce trio de choc ne passe pas inaperçu — il est d’une efficacité de plus en plus redoutable —, sans compter la présence d’un fier-à-bras, vétéran dont la tête est encore un peu au Vietnam (Domhnall Gleeson).

Réalisme

Un certain souci de réalisme esthétique donne aux Reines de Hell’s Kitchen des allures de reconstitution historique — les images de Maryse Alberti révèlent le diamant brut qu’était le New York de cette époque —, mais les personnages féminins nous rappellent constamment leurs véritables origines. Ils viennent moins des quartiers miteux de la ville que d’une bande dessinée où leur trajectoire relève souvent de la pensée magique, tendance superhéros.

Heureusement pour ces archétypes de la féminité triomphante, ces personnages sont défendus par de formidables actrices aux personnalités bien campées, très loin, et grand bien leur fasse, de la Bond Girl. En lieu et place, elles s’amusent à se transformer à la vitesse de l’éclair, passant de la soumission à l’insurrection le temps d’apprendre à manier une arme, de réduire un cadavre en morceaux ou de compter une liasse de billets de banque sans se tromper.

Mais cette conquête du monde obscur de la criminalité, à l’assaut aussi d’un machisme toxique — la mafia italienne en prend aussi pour son rhume —, se déploie sans véritable feu d’artifice. Andrea Berloff affichait plus d’adrénaline en écrivant certaines histoires (Straight Outta Compton constitue un sommet, que l’on aime ou pas le hip-hop) qu’en reproduisant ici la sauvagerie d’une époque. Peut-être aussi que de ne jamais vraiment savoir jusqu’où elle est prête à aller dans la dérision accentue cette impression d’inachevé, de promesses non tenues. Jouer la carte de la prudence en célébrant le courage débridé de trois guerrières, ce n’est pas tout à fait une combinaison gagnante.

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Les reines de Hell’s Kitchen (V.F. de The Kitchen)

★★★

Drame de moeurs d’Andrea Berloff. Avec Melissa McCarthy, Tiffany Haddish, Elisabeth Moss, Domhnall Gleeson. États-Unis, 2019, 103 minutes.