David Crosby n’a toujours pas coupé ses cheveux

La voix angélique de David Crosby a survécu par miracle, malgré ses abus du passé et sa condition de diabétique qui font sourciller.
Photo: Métropole Films La voix angélique de David Crosby a survécu par miracle, malgré ses abus du passé et sa condition de diabétique qui font sourciller.

J’ai presque coupé mes cheveux. Almost Cut My Hair, chante avec ce mélange d’autodérision et de provocation lui appartenant en propre David Crosby en 1970 sur Déjà vu, premier album d’une des associations les plus inflammables de l’histoire du rock : Crosby, Stills, Nash & Young. Quelque quarante ans plus tard, le vieux sacripant de 77 ans arbore toujours la même longue tignasse (blanche depuis longtemps) et ne répond toujours à aucune autorité, mais sent celle, inéluctable, de la mort, approcher chaque jour un peu plus.

Comment se fait-il qu’il soit encore en vie ?  Tous ses proches et ses fans se le demandent. Lui aussi. C’est que personne ne s’est aussi systématiquement appliqué à défier la mort, en consommant des quantités de cocaïne et d’héroïne à faire sourciller Keith Richards (une torture auto-infligée à laquelle sa voix angélique a miraculeusement survécu).

Entendez-le aujourd’hui, à moitié navré, à moitié fier, dresser la liste de ce qui n’est pas parvenu à le tuer : deux (ou trois) crises cardiaques, huit pontages, une transplantation du foie, un séjour de cinq mois dans une prison texane en 1986 et un cas de diabète de type 2, maladie sérieuse qui, elle, menace sans cesse de l’envoyer pour de bon au paradis des rockeurs.

Pourquoi refuse-t-il alors de cesser la tournée ? Parce qu’il faut bien payer le loyer, répond-il dans David Crosby : Remember My Name, (trop) charitable portrait de A.J. Eaton. Aussi parce que le musicien connaît présentement un de ces élans créatifs, dont peu de vétérans sont bénis (quatre réjouissants albums solos depuis 2014).

Mais ça saute aux yeux : même s’il ne le dira jamais exactement dans ces mots, c’est beaucoup parce que son insatiable ego ne peut se passer des applaudissements qu’il reprend la route, au grand désespoir de son épouse de longue date, Jan, qui craint que chacun de leurs au revoir soient en fait des adieux.

Tempérament bouillant

Conteur exceptionnel au charisme irrésistible, David Crosby se montre généreux en anecdotes hilarantes et en répliques à l’emporte-pièce, dans le récit de son éviction des Byrds (qu’il avait cofondés), de sa relation avec Joni Mitchell ou de sa rencontre avec un Jim Morrison encore plus mystico-nono que dans le fumeux long-métrage d’Oliver Stone.

L’humilité ? Le septuagénaire ne connaît pas vraiment.L’iconique « road movie » Easy Rider aurait était bien meilleur si le rôle que tient Dennis Hopper, qui s’était inspiré de l’allure de cowboy urbain de « Croz », lui avait carrément été confié. Que d’avoir convié le réalisateur Cameron Crowe (Jerry Maguire, Almost Famous) à renouer avec sa carrière de journaliste musical se révèle ainsi une fructueuse idée. Sa présence discrète, dans le rôle de l’intervieweur sachant ramener son sujet à l’ordre insuffle chaleur, douceur et vérité aux longs entretiens qui ponctuent le film.

S’il a été un des principaux visages de la révolution hippie, David Crosby n’aura pas répandu que la paix autour de lui et avoue, avec une certaine dose d’introspection, avoir été un amoureux, un ami et un collègue de travail exécrable. La mort de sa blonde Christine Hinton dans un accident de la route, en 1969, aura longtemps hanté l’homme, et semble encore le hanter.

Mais pas au point de profiter du peu de temps qui lui semble être imparti pour tenter de se raccommoder avec ses anciens compatriotes Stephen Stills, Graham Nash et Neil Young. Gros nounours au tempérament bouillant et à la langue souvent sale, l’opiniâtre grand-papa Crosby a trouvé le moyen de tous se les aliéner. Ils sont évidemment, malheureusement, absents du documentaire.

Que A.J. Eaton ait préféré ne pas citer l’épithète horriblement mesquine qu’employait Croz lors d’une entrevue — qu’il croyait terminée — en 2014 pour décrire la nouvelle flamme de Neil Young (« a purely poisonous predator », une prédatrice purement vénéneuse) en dit long sur le désir du réalisateur de ne pas jeter de l’huile sur un feu qui s’alimente déjà de lui-même depuis quatre décennies.

Un choix judicieux, dans la mesure où à ce stade-ci, les fans de CSN et de CSNY rêvent moins à la prochaine déclaration médisante qu’offrira un d’entre eux à un scribe avare de potins, qu’à ce que ces génies usés, mais magnifiques, mettent en pratique la main tendue qu’ils ont toujours prêchée.

David Crosby : Remember My Name

★★★ 1/2

Documentaire de A.J. Eaton. Avec David Crosby, Cameron Crowe, Roger McGuinn. États-Unis, 2019, 95 minutes.