L’élu qui cache la forêt

Dans le rôle-titre, Kelvin Harrison Jr., hypnotique, exsude une ambiguïté de plus en plus insoutenable à mesure que le récit révèle des zones d’ombre.
Photo: Jon Pack Dans le rôle-titre, Kelvin Harrison Jr., hypnotique, exsude une ambiguïté de plus en plus insoutenable à mesure que le récit révèle des zones d’ombre.

Luce Edgar est la star de son école secondaire. Athlète émérite au sein de l’équipe de football, il est en outre un orateur accompli. Il est aussi l’un des rares élèves noirs de l’établissement. Ancien enfant-soldat, il a été adopté à l’âge de sept ans par Amy et Peter, qui eux sont blancs. Ces derniers, à l’instar de tout le monde, sont convaincus qu’un futur glorieux attend Luce. Mais voici qu’une de ses enseignantes, Harriet Wilson, découvre un sac de pétards dans son casier. Ce, peu après qu’il eut écrit un essai qu’elle juge préoccupant.

Adapté d’une pièce à succès, Luce invite, fort d’un récit brillamment construit, à une méditation sur les notions de perception, de racisme et de classe sociale, notamment.

« À la lecture de la pièce, je savais qu’il y avait là matière à film », indique le cinéaste Julius Onah, qui est originaire du Nigeria et qui a lui-même été adopté par un couple d’Américains. « C’est une exploration fascinante du système de pouvoirs et de privilèges aux États-Unis. J.C. Lee [l’auteur, qui cosigne le scénario] aborde des enjeux qui sont très actuels, mais jamais d’une manière normative. L’histoire joue sur les perceptions, sur la façon dont on se perçoit les uns les autres, et sur la facilité avec laquelle on peut se tromper tout en renforçant, sans le vouloir nécessairement, cette mécanique de pouvoirs et de privilèges. »

Photo: Jon Pack

Par exemple, Corey, ancien coéquipier et l’un des quelques autres élèves noirs, compare explicitement Luce à Barack Obama : c’est ce qu’on attend de lui, rien de moins. Corey, issu d’un milieu défavorisé, en profite pour remettre sous le nez de Luce son existence bourgeoise, qui les distingue. Auparavant, un autre coéquipier, blanc celui-là, explique sans rougir à Luce que ce dernier est certes « Noir », mais pas « Noir noir » comme Corey, avec en filigrane tous les préjugés qu’on imagine. Et Luce de sourire, les dents serrées.

« Ce passage-là du scénario est en l’occurrence inspiré par un épisode de ma propre vie, alors que j’étais également en dernière année du secondaire, confie Julius Onah. Ce dont ça rend compte, c’est qu’il suffit de “désigner” une poignée d’élus noirs comme Luce tout en continuant d’écarter les autres. Ça donne bonne conscience et ça convainc qu’on n’est pas raciste, alors qu’au fond, ça ne fait que permettre à un système foncièrement inéquitable de perdurer. »

Mettre en boîte

Tout du long, tant le scénario que la réalisation s’avèrent habiles à diriger les attentes, mais surtout la sympathie du spectateur. Ainsi, pendant presque toute la première partie, on est du bord de Luce, instinctivement. Plus que cela, on « veut » qu’il soit innocent.

Or, comprend-on finalement, on se trouve ce faisant en train de projeter sur lui, en tant que spectateur, le même genre de pression que ses parents, pairs et autres enseignants : celle d’être parfait. C’est la boîte, un motif récurrent dans le dialogue, qui a été assignée à Luce.

« Dans la vie, c’est ce qu’on fait avec les gens qu’on croise : on les place dans des boîtes. Pas en fonction de qui ils sont, car on ne les connaît pas suffisamment pour vraiment le savoir, mais en fonction de nos propres expériences, de nos propres a priori. Avec la proposition de J.C., on n’a pas le choix de reconsidérer notre rapport à autrui. »

 
Photo: Jon Pack Ancien enfant-soldat, Luce a été adopté à l’âge de 7 ans par Amy (Naomi Watts) et Peter (Tim Roth), qui eux sont blancs.

Reconsidérer qui est Luce, et comment une perception généralisée peut devenir une tyrannie pour qui se la voit accoler. La tâche n’est pas aisée, c’est voulu, puisque le film refuse d’établir si Luce dissimule oui ou non de funestes desseins derrière son irrésistible bonhomie. Il est plusieurs hypothèses, toutes plausibles.

Et si Harriet Wilson (sublime Octavia Spencer) était simplement alarmiste, ou pire, de mauvaise foi ? N’a-t-elle pas déjà fait le coup à un autre élève noir, Corey justement, privé d’une bourse et donc d’un avenir, fait-il valoir à un moment ? L’enseignante a trouvé du pot dans son casier, tiens donc. Mme Wilson aime fouiner et choisir soigneusement chez qui elle fouine.

Dans la vie, c’est ce qu’on fait avec les gens qu’on croise : on les place dans des boîtes. Pas en fonction de qui ils sont, […] mais en fonction de nos propres expériences, de nos propres a priori.

On pourrait facilement mettre cela sur le compte du racisme, seulement voilà, Harriet Wilson est Noire également — la seule du corps professoral. Privé d’une réponse facile, le spectateur est obligé de creuser davantage.

« Harriet vient d’une autre époque : elle a connu la lutte pour les droits civiques. Elle s’est battue pour les libertés dont profitent Luce et sa génération. Pour cette raison, selon sa vision des choses, compte tenu de ses aptitudes et de ses privilèges, Luce a le devoir d’être un symbole inspirant. Il a le devoir d’être parfait. Mais Luce, lui, revendique que cette liberté est aussi celle d’exister sur tout le spectre de l’humanité : ça implique le droit de se tromper, de mal agir à l’occasion… » Luce qui revient de loin, mais qui n’utilise jamais ses traumatismes d’enfance pour se dédouaner. En même temps, lorsqu’elle lui dit le fond de sa pensée vers la fin, Harriet a de fichus bons arguments. À qui, à ce stade, accorder son allégeance « spectatorielle » ? « Le film ne tranche pas : ce n’est pas une question de savoir qui a tort et qui a raison. » Le but est de s’interroger, ce qui survient à chaque tournant.

Équité du regard

De fait, avec un sens du détail redoutable, l’intrigue mène le public en bateau. Chaque fois qu’on croit avoir saisi de quoi il retourne, déterminé qui dit vrai et qui est dans l’erreur, une nouvelle information, voire un simple regard, vient contredire ce qu’on tenait pour vérité l’instant d’avant.

D’ailleurs, dans le rôle-titre, Kelvin Harrison Jr., hypnotique, exsude une ambiguïté de plus en plus insoutenable à mesure que le récit révèle des zones d’ombre. Une scène, en particulier, trouble. Il s’agit de ce moment où Luce confie à sa mère (excellente Naomi Watts) qu’il est très doué pour feindre la surprise. Et le jeune homme de produire l’expression en question sur-le-champ, avec une authenticité à glacer le sang. Sa sincérité est-elle feinte le reste du temps ?

Photo: Mike Coppola / Getty Images / AFP Julius Onah

Là encore, le film s’abstient de répondre quant à la nature profonde du protagoniste. Ce qui est établi hors de tout doute en revanche, et il ne s’agit pas là d’un désaveu du personnage, au contraire, c’est que Luce n’est pas parfait. Et nul ne devrait avoir à subir la pression de l’être.

De conclure Julius Onah : « C’est facile d’accepter quelqu’un qu’on pense parfait, qu’on a mis dans cette boîte-là. Mais c’est plus difficile de regarder cette personne qu’on a astreinte à la perfection et de soudain lui octroyer la même complexité, la même latitude morale, qu’on accorde à n’importe qui d’autre. »

Un film que le cinéphile aura envie de revoir sitôt terminé. Entre autres pour mieux comprendre son propre regard.

Luce prend l’affiche le 16 août.

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