Un très long film-fleuve

Les quatres fondatrices de la compagnie de théâtre Piel de lava, Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pllar Gamboa et Laura Paredes, forment le noyau de «La Flor», où elles y jouent dans les six épisodes; jamais le même personnage, jamais du même ordre, et parfois dans plusieurs langues, du catalan au français, en passant par le quechua.
Photo: Acéphale Les quatres fondatrices de la compagnie de théâtre Piel de lava, Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pllar Gamboa et Laura Paredes, forment le noyau de «La Flor», où elles y jouent dans les six épisodes; jamais le même personnage, jamais du même ordre, et parfois dans plusieurs langues, du catalan au français, en passant par le quechua.

Du jamais vu. Une expérience unique de cinéma, disent de La Flor ceux qui l’ont vu. Quelque chose de « fou, bancal, magique, pétri d’invention, d’érudition et de sensibilité », dans les mots du critique du journal Le Monde qui l’a découvert au Festival de Locarno en 2018. La Flor est un long métrage, et même un très long métrage, dont l’intrigue est impossible à résumer en peu de mots, tant il comprend un « foisonnant bouquet de fictions ».

Encore faudrait-il l’avoir vu pour être tenté de le résumer. Or, par sa durée, il s’impose comme un énorme défi : 14 heures au menu, distillées, selon l’offre du cinéma Moderne, en trois séances quotidiennes de 214 à 342 minutes.

Pour un autre aperçu, à nouveau Le Monde : « Hommage au cinéma, à la peinture, à la littérature, cette fresque pensée comme une nouvelle de Borges traverse la série B, la comédie musicale, le film d’espionnage… Comme si le réalisateur voulait rendre hommage à tous les arts sur la “pellicule”. »

Photo: Michael Loccisano Getty Images / AFP Mariano Llinás

L’Argentin Mariano Llinás, celui crédité à la réalisation de cet ouvrage de longue haleine — il l’a tourné en dix ans —, insiste pour qu’on ne voie pas La Flor comme une suite de six récits (plus) courts : « C’est un seul film, cher ami. »

« Je n’ai jamais eu de plan machiavélique en vue de faire un objet si gigantesque, ou l’envie de battre un quelconque record. Le film est seulement très long parce qu’un grand nombre de choses s’y déroulent. C’est aussi simple que ça », dit-il, lors d’un questions-réponses épistolaire entre Montréal et New York.

Roxanne Sayegh, la directrice générale du cinéma Moderne, affirme avoir été attirée par ce « film hors-norme, dès le début ». Son processus de création, ses différentes lignes narratives et genres, ainsi que, eh oui, sa durée, le rendent unique.

Je n’ai jamais eu de plan machiavélique en vue de faire un objet si gigantesque, ou l’envie de battre un quelconque record. Le film est seulement très long parce qu’un grand nombre de choses s’y déroulent. C’est aussi simple que ça.

« La durée est bien sûr un enjeu, mais on croit que le cinéma Moderne doit exister pour ce genre de films exceptionnels qui ne trouveraient jamais leur place dans le circuit commercial », commente-t-elle.

Quatre actrices

Mariano Llinás comprend que les 14 heures annoncées épatent et nourrissent les conversations. Il est cependant convaincu qu’une fois vécue cette expérience boulimique, c’est de cinéma que les gens parleront. « Comme chaque fois que je m’émerveille devant l’Empire State Building : je ne dis plus “Ah, comme il est grand”, mais “Ah, comme il est beau”. »

L’homme de 44 ans ne se considère pas comme un militant, porté par le besoin de dénoncer une industrie. S’il admet être étonné que « la grande majorité des films aient exactement la même durée », il constate avec bonheur que de plus en plus de propositions sortent de la norme et trouvent leur chemin. « Mes affaires, précise-t-il, concernent le cinématographe, la projection [de films], la fabrication d’images qu’on n’oubliera pas. »

Les inoubliables images de La Flor, il les a pensées au fur et à mesure qu’avançait le tournage. Sauf l’ultime chapitre, qu’il a toujours voulu consacrer à l’évasion au XIXe siècle de quatre femmes prisonnières dans la pampa.

Photo: Acéphale

L’origine du mégaprojet ne tient cependant pas à une idée narrative, mais provient de la rencontre entre Mariano Llinás et les quatre fondatrices de la compagnie de théâtre Piel de lava. Ce sont d’ailleurs ces quatre femmes (Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pilar Gamboa, Laura Paredes) qui forment le noyau de La Flor. Elles jouent dans les six épisodes, jamais le même personnage, jamais du même ordre, et parfois dans plusieurs langues, du catalan au français, en passant par le quechua.

Son sixième long métrage, Llinás en refuse la totale paternité. Le processus de création collectif qui fait l’identité de Piel de lava s’est transposé de la scène à l’écran.

« Les actrices sont autant, sinon davantage responsables du film que moi, confie le réalisateur. Le terme “cinéma d’auteur” ne signifie pas que le film appartient à son réalisateur. C’est absurde de dire que Casablanca est de Michael Curtiz. La Flor est un film de Piel de lava en même temps que d’El Pampero Cine [la boîte de production] et de moi. »

Pas de muses

Dans le prologue du film, Mariano Llinás décortique, par un gros plan sur un carnet, l’architecture de La Flor : quatre récits sans fin en guise de pétales ; un récit central avec toutes les étapes ; un dernier, la tige de la fleur, sans début, mais avec fin. Il en profite aussi pour énoncer que le lien de tout ça, ce ne sont pas des personnages, mais les actrices Elisa, Valeria, Laura et Pilar.

Une inspiration, le quatuor ? Non, rétorque le cinéaste. Le film aura été du travail et rien d’autre. « Ni inspiration, ni muses, ni fées ensorceleuses », précise-t-il. N’empêche, quand on lui demande sa définition du cinéma, il répond : « John Ford a dit que le cinéma était de voir [Henry] Fonda marcher. Je dirais, en le copiant, que c’est la fureur de Valeria, la profondeur d’Elisa, le feu de Pilar, la douceur de Laura. »

Photo: Acéphale

L’odyssée entre l’homme et ses cocréatrices — « las chicas » — aura été un pur enchantement, selon Llinás. Au point où tous auraient voulu que ça ne s’arrête jamais. « J’ose penser que c’est l’avis de las chicas. La Flor est devenu un mode de vie, une sorte de vacances dans lesquelles on s’impliquait à chaque instant », admet celui qui s’est même mis au russe en tournant un épisode autour de la guerre froide.

Le travail en collectif aura été si important que les actrices ont refusé leurs cachets et préféré porter le titre de coproductrices. Piel de lava touchera 50 % des recettes.

Outre La Flor, le cinéma Moderne projette un autre film de Llinas, Historias extraordinarias (2008), un court long métrage de 4 heures. Le cinéaste, qui arrivera à Montréal lundi pour discuter avec son auditoire, rit à l’idée qu’on critique son manque de concision. « On ne peut pas avoir toutes les qualités. Je n’écrirais jamais de haïkus ni de publicités. Je ne crois pas qu’on fasse ce reproche à Proust ou à Wagner », dit-il. 

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La Flor

Au cinéma Moderne dans le cadre de la rétrospective « Les récits extraordinaires de Mariano Llinás », du 5 au 9 août. À la Cinémathèque québécoise, du 2 au 22 août.