«Echo in the Canyon»: dans le bon canyon, mais pas jusqu’au fond

Non seulement Jakob Dylan ne sait pas interviewer, mais il peine à se montrer intéressé.
Photo: Films We Like Non seulement Jakob Dylan ne sait pas interviewer, mais il peine à se montrer intéressé.

Roger McGuinn, folksinger, voit les Beatles jouer I Want To Hold Your Hand, s’étonne que ce groupe moitié rock moitié pop utilise des « passing chords » typiques du folk, est séduit, va dans un coffeehouse de Greenwich Village et joue I Want To Hold Your Hand avec sa 12-cordes acoustique. Bide. « Il fallait les avoir grosses comme ça », commente John Sebastian, marchant dans une rue de New York avec… Jakob Dylan. Le fils de Bob. Et McGuinn d’expliquer que c’est de là qu’il a eu l’idée d’électrifier du Bob Dylan. Avec la toute nouvelle 12-cordes Rickenbacker électrique utilisée par George Harrison dans le film A Hard Day’s Night. Ainsi Mr. Tambourine Man, en 1965, devient-elle la chanson qui lance ce qu’on appellera le folk-rock. Par les Byrds, avec McGuinn pour chanteur et manieur de Rick 12-cordes électrique. Et David Crosby aux harmonies et à la guitare rythmique, le même Crosby que l’on retrouvera aux côtés de Stephen Stills et Graham Nash, quatre petites années plus tard.

Sommes-nous clairs ? Pas sûr que ce soit clair dans le documentaire Echo in the Canyon non plus. « Jamais une chanson d’aussi grande profondeur poétique n’était ainsi devenue un hit song », explique Andrew Slater en présentant sur la scène de l’Orpheum Theatre de Los Angeles le spectacle-anniversaire des 50 ans de cette grande collision des genres. Jakob Dylan, les Fiona Apple, Regina Specktor, Cat Power, Jade, et Beck vont offrir là de fort belles relectures des chansons majeures qui furent en quelque sorte les retombées radioactives de ce Big Bang. Entre ces extraits du spectacle, Jakob se promène à L.A. et rencontre tous les survivants de l’époque. Qui ont en commun la musique, la gloire et… Laurel Canyon. Une route sinueuse dans les collines d’Hollywood, tout près du Sunset Strip, où David Crosby décida de s’installer pour fumer sa « mari » en paix, où toute la communauté folk-rock finit par se retrouver. D’où le titre du film.

Valse-hésitation documentaire

Sommes-nous clairs ? Eh bien, ça dépend de qui vous êtes. Si vous êtes le moindrement familier avec cette période de l’histoire du rock, c’est beaucoup de la redite d’autres documentaires. Si vous découvrez qu’il y avait du folk-rock avant Cat Power à travers ce film, vous aurez le tournis. La première fois que Mama Cass est nommée, il faut déjà savoir que c’est Cass Elliott du groupe The Mamas and The Papas. Quand David Crosby évoque Chris Hillman, vous vous demanderez : Chris qui ? Oui, le bassiste des Byrds, on nous le dit plus tard.

Nous mesurons la complexité de l’organigramme présenté par le réalisateur Andrew Slater et Jakob Dylan. Comment tout dire ? Comment intéresser un public relativement large ? On court tous les lièvres à la fois, et c’est plutôt frustrant pour tout le monde : les survivants sont de moins en moins nombreux, de belles occasions sont ratées. De notre point de vue certes un peu pointu, on laisse de côté des acteurs essentiels, à commencer par Derek Taylor, le relationniste de presse des Beatles, puis des Beach Boys, Byrds et compagnie, puis du festival pop de Monterey : c’est par lui que tous les liens se tissaient. Son nom surgit dans une anecdote de McGuinn, sans que personne n’explique qui il est.

Entrevues en demi-teinte

L’intérêt varie selon les interventions : autant Ringo Starr n’a rien à ajouter au fil narratif, autant Tom Petty peut tout expliquer (c’est sa dernière entrevue à vie, d’une grande richesse). Plus grave problème, Jakob Dylan ne sait non seulement pas interviewer, mais il peine à se montrer intéressé. Il l’est, sûr et certain, mais la génétique a joué : on dirait le paternel en plus désabusé. Avec un Brian Wilson, déjà peu loquace, ça confine au non-lieu.

Ici et là, les férus de ces années fastes vivront des moments merveilleux : le métrage des Mamas et Papas au studio Western, les images en Kodachrome du Sunset Strip de l’époque, les évocations précises des personnages moins connus (le producteur Lou Adler, par exemple), le premier passage du Buffalo Springfield à la télévision où Neil Young présente ses copains et raconte la genèse du groupe. La recherche photographique épate, les McGuinn, Stills et compagnie émeuvent quand ils prennent leur guitare pour expliquer un riff, une idée fondatrice. Mais il y a beaucoup, beaucoup trop de Jakob Dylan dans l’affaire : en entrevue, en studio, sur scène, il sape le plaisir au lieu de le magnifier. Les vraies bonnes histoires à propos des « pop heroes » de Laurel Canyon (comme dit Petty) sont effleurées, saupoudrées dans le film, ou carrément omises. Le canyon est là, mais personne ne va au fond. Dommage.

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Echo in the Canyon

★★

D’Andrew Slater. Avec Jakob Dylan, Tom Petty, Roger McGuinn, David Crosby, John Sebastian, Brian Wilson et plusieurs autres. États-Unis, 2019, 82 minutes.