«L’intervention»: les gendarmes dans la colonie

Dans «L’intervention», les motivations des kidnappeurs se résument à quelques slogans vociférés par leur chef; on ne saura que peu de choses sur eux.
Photo: Axia Films Dans «L’intervention», les motivations des kidnappeurs se résument à quelques slogans vociférés par leur chef; on ne saura que peu de choses sur eux.

Sur l’échiquier international, Djibouti ne pèse pas lourd, petit pays de la Corne de l’Afrique qui partage ses frontières avec l’Érythrée, l’Éthiopie et la Somalie. Ce fut la toute dernière colonie française que Paris contrôlait encore dans les années 1970, là où il fut possible de camoufler une spectaculaire prise d’otages où des ravisseurs ont pris le volant d’un bus scolaire, et la destinée d’enfants de militaires.

Dans L’intervention, de Fred Grivois, les motivations des kidnappeurs se résument à quelques slogans vociférés par leur chef ; de lui et de ses semblables, on ne saura que peu de choses, si ce n’est une soif intarissable de liberté, mais aussi de vengeance. Mais Grivois n’est pas là pour étaler un programme politique (comme justement dans ce cinéma lénifiant des années 1970) ni pour amorcer une autre révolution cinématographique (à la Jean-Luc Godard), préférant décrire en concentré l’opération rapide et musclée d’une unité spéciale dont on savait peu de choses en 1976, et surtout au sujet de son caractère « spécial ».

La région aride et poussiéreuse sera sens dessus dessous quand la vingtaine d’écoliers manqueront à l’appel, poussant leur institutrice (Olga Kurylenko, la touche d’humanité dans ce territoire de testostérone) à les rejoindre dans leur enfer pour mieux les protéger. Pendant ce temps, ça s’agite dans les officines du pouvoir (qu’incarne Josiane Balasko en coup de vent), forçant l’envoi d’une troupe de tireurs d’élite connue plus tard sous le nom de Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale. En quelques heures, cette petite armée de l’ombre prend armes et bagages, et va là où on lui demande d’aller, sans connaissance du terrain : certains d’entre eux se doutent à peine qu’en Afrique, il fait chaud, très chaud.

Photo: Axia Films Les acteurs Josiane Balasko et Alban Lenoir

Ce n’est pas la seule touche d’humour à parsemer ce récit concis, jamais trépidant à l’excès, sauf dans sa conclusion, sanguinaire et apocalyptique, humour qui semble rarement dérider André (Alban Lenoir), chef de cette bande disparate, allant du plus volubile au plus taciturne. Ce que l’on voit aussi à l’oeuvre, et surtout, c’est la complexité labyrinthique de la diplomatie internationale, le calibrage délicat des multiples intérêts sur la ligne de front, même si des enfants pourraient figurer parmi les premières victimes. Ils pourraient aussi se retrouver dans les griffes de gens dont les méthodes ne sont pas si différentes de celles utilisées aujourd’hui par le mouvement Boko Haram.

Ces enjeux ne sont ici qu’effleurés, Fred Grivois concentrant toute son attention sur la mise en place (laborieuse) de la riposte des autorités, théâtre d’une lutte de pouvoirs où le personnage de Vincent Perez, un peu moins accessoire que celui de Balasko, agit comme l’incarnation d’une autorité déboussolée derrière une façade arrogante. Et comme dans les meilleurs westerns, chaleur étouffante en prime et chapeaux de cowboys en moins, les membres de cette force tactique, dont les méthodes sont encore à peaufiner, seront prêts à tout, quitte à mettre leur carrière sur la touche.

Sous des airs de film historique, même si les artefacts de l’époque sont réduits au minimum, et de cinéma porte-étendard de la vérité (on avait mis le couvercle sur cette affaire pendant des décennies), L’intervention se donne surtout des allures de feu d’artifice pimenté d’esprit humanitaire, d’hommage à une France musclée capable de bomber le torse devant la menace terroriste. En cela, ce drame guidé surtout par une politique des effets répond moins à un désir de comprendre le passé que de nous rassurer devant un présent incertain, lui aussi contaminé par la menace terroriste. Et comme hier, on fait encore l’économie des explications sur les racines profondes d’un phénomène qui ne se limite plus aux espaces désertiques des anciennes colonies européennes.

L’intervention

★★ 1/2

Drame de Fred Grivois. Avec Alban Lenoir, Olga Kurylenko, Sébastien Lalanne, David Murgia. France, 2019, 98 minutes.