La parité reste une fiction au cinéma

Le nombre de projets déposés par les femmes a augmenté depuis que la SODEC a instauré en 2017 la règle du «1+1» — un incitatif pour les boîtes de production à soumettre deux projets, «à condition que l’un soit scénarisé ou réalisé par une femme».
Photo: iStock Le nombre de projets déposés par les femmes a augmenté depuis que la SODEC a instauré en 2017 la règle du «1+1» — un incitatif pour les boîtes de production à soumettre deux projets, «à condition que l’un soit scénarisé ou réalisé par une femme».

Parité de façade ? Pas encore, mais le danger plane sur le milieu du cinéma. Selon Réalisatrices équitables (RE), les organismes subventionnaires abusent en prétendant que 50 % des oeuvres financées sont réalisées par des femmes.

« La parité dans le soutien financier n’est pas encore atteinte, que ce soit dit, lit-on dans le communiqué du groupe qui représente 250 réalisatrices professionnelles. [Nous sommes] préoccupée[s] par la manière dont les institutions choisissent de présenter leurs résultats, utilisant des formules qui alimentent l’illusion que la parité est pratiquement chose faite. »

RE déplore le ton de Téléfilm Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et leur habitude à mettre réalisatrices et scénaristes dans le même panier. L’organisme québécois note aussi leur tendance à se satisfaire de la zone dite paritaire, qui débute à 40 %.

Confrontés par Le Devoir, Téléfilm et la SODEC donnent raison à RE. Rien n’est gagné, reconnaît-on du côté des sociétés parapubliques. « Ce qu’on a atteint, comme le dit Johanne Larue, directrice générale de la SODEC, c’est la porte d’entrée ».

Un tiers vaut la moitié

Réalisatrices équitables sonne l’alarme une semaine après le dévoilement par Téléfilm du financement de « douze longs métrages de langue française ». On y retrouve les projets de cinq réalisatrices (Caroline Monnet, Miryam Bouchard, Anaïs Barbeau-Lavalette, Sophie Dupuis, Louise Archambault) et d’un duo réalisateur-femme scénariste (Ivan Grbovic-Sara Mishara). Le communiqué du 24 juillet affirme que « la moitié des projets sont réalisés ou scénarisés par des femmes ».

« On ne dit pas que l’information est fausse, ou que les institutions ne font pas leur travail. Seulement, crier à la parité-chose-faite nous inquiète », signale la réalisatrice Anik Salas, qui reconnaît les progrès obtenus sur la question du financement public.

Les femmes, en fiction, sont bien représentées dans les enveloppes à petits budgets

L’exemple de Téléfilm est révélateur d’une pratique trompeuse, selon la présidente de RE : 42 % des films retenus (5 sur 12) sont réalisés par des femmes ; en ajoutant Les oiseaux ivres, écrit par Mishara, on atteint 50 %.

« Avec les mêmes données compilées de la même manière, [on] aurait pu écrire : Téléfilm Canada finance la production de douze longs métrages dont 68 % sont réalisés ou scénarisés par des hommes », synthétise le communiqué de RE. Le calcul tient compte de sept projets réalisés par des hommes, plus un scénarisé par un homme — celui réalisé par Miryam Bouchard.

L’organisme militant rappelle que la SODEC s’appuyait sur une attitude similaire en 2018, en considérant qu’un tiers de films de femmes représentait « près de la moitié des projets retenus ». RE exige que les « presque », « quasi » et autres formulations semblables ne soient plus associés au mot parité.

Transparence et exactitude

« Le communiqué [du 24 juillet] avait pour objectif de faire connaître les résultats de nos dernières décisions en matière de financement, commente par courriel Christa Dickenson, directrice générale de Téléfilm. Il n’y avait et n’y a aucune intention d’induire en erreur. Nous comprenons qu’il a été interprété autrement. »

L’institution fédérale annoncera jeudi les projets retenus pour l’année 2018-2019, qui refléteront « la présence de la parité ». Christa Dickenson a refusé de répondre à nos questions, mais écrit qu’il lui est « important de communiquer les progressions notables ». « Les défis existent et nous continuerons de travailler ardemment pour atteindre la parité », affirme-t-elle.

La transparence affichée par Mme Dickenson correspond à ce que RE réclame : un portrait exact de la réalité. « Oeuvres de femmes ? À quel titre ? Si elle est scénarisée par une femme et réalisée par un homme, est-ce qu’on parle encore d’une oeuvre de femme ? »

Oui, répond la SODEC. « Quand on compte un film de femme scénariste, je m’excuse, mais ça compte comme un film de femme. Une femme qui scénarise arrive avec sa sensibilité et a un impact sur la diversité de la cinématographie », juge Johanne Larue, qui se base sur cette perception pour considérer qu’en cinéma de fiction la parité a progressé.

Le nombre de projets déposés par les femmes a augmenté depuis que la SODEC a instauré en 2017 la règle du « 1+1 » — un incitatif pour les boîtes de production à soumettre deux projets, « à condition que l’un soit scénarisé ou réalisé par une femme ».

Anik Salas est d’avis que ce type de mesures est positif. Or, le nombre de films financés n’est qu’une partie du problème. Il faut aussi tenir compte des budgets, qui « sont loin d’être paritaires », pèse-t-elle. « Les femmes, en fiction, sont bien représentées dans les enveloppes à petits budgets, comme Talents en vue [l’ancien Programme de production à microbudget de Téléfilm]. »

Selon les chiffres compilés par RE, dans l’année 2017-2018 de Téléfilm, seulement 28 % des 73  millions de dollars répartis parmi les longs métrages de fiction sont allés à des réalisatrices. Parité de façade, alors ?

« Je crois qu’il y a une réelle volonté [d’atteindre la parité]. Ce n’est pas une parité de façade. La façade, elle est dans la volonté de l’annoncer tout de suite, alors qu’on n’est pas rendu là », insiste Anik Salas.