En audition, pas juste avec Simon

L’actrice Johanne-Marie Tremblay offre depuis longtemps ses services comme coach, principalement pour les auditions.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’actrice Johanne-Marie Tremblay offre depuis longtemps ses services comme coach, principalement pour les auditions.

Au-delà de la splendeur des soirs de première et de l’euphorie des émissions de variétés, le métier d’acteur en est un comme les autres, avec sa part de tâches banales qui relèvent souvent de la modestie de l’artisan. Le Devoir lève le voile sur certains aspects méconnus du quotidien de ceux et de celles qui ont pour profession de se glisser dans la peau des autres. Aujourd’hui, les auditions, passage quasi obligé pour obtenir un rôle.

« Contrairement à beaucoup d’acteurs, j’aime passer des auditions. Savoir que je peux présenter mon personnage, ma proposition, c’est un privilège, peut-être aussi parce qu’il y en a de moins en moins… » Le constat vient de Johanne-Marie Tremblay, dont le visage est indissociable de certains grands films québécois (Jésus de Montréal, À corps perdu, Les invasions barbares), de séries télévisées (Les filles de Caleb) et qui a partagé la scène avec Guy Nadon dans la dernière pièce à succès de François Archambault, Tu te souviendras de moi. On peut également entendre sa voix douce dans Ville Neuve, le premier long métrage d’animation de Félix Dufour-Laperrière.

L’actrice offre depuis longtemps ses services comme coach, principalement pour des acteurs convoqués en audition en quête du meilleur chemin vers le personnage qu’ils rêvent d’incarner. Dans une pièce calme et dépouillée de sa résidence, elle leur offre « un regard extérieur », une occasion d’« échanger avec eux pour mieux les connaître, et partir de ce [qu’elle voit et entend] pour les aider à aller à la rencontre du personnage, avec ce qu’ils ont déjà : un geste, une posture, une manière de parler, un rire ». C’est la meilleure façon selon elle « de proposer un personnage différent des autres ».

Je préfère, et de loin, le stress d’un soir de première au théâtre ou d’un premier jour de tournage à une audition

 

Johanne-Marie Tremblay reconnaît que sa tâche est aussi « d’apaiser », car il y a une part de stress dans ce processus, qui ne doit jamais contaminer la performance. « Si nous ne sommes pas dans de bonnes dispositions, notre corps ne l’est pas, souligne la comédienne. Certains sont trop “dans l’émotion”, mais pas celle du personnage. » Un sentiment qu’a déjà connu l’acteur Jean-Michel Girouard, que l’on reverra dans la deuxième saison de la série Léo, de Fabien Cloutier, et qui est également vice-président, section Québec, de l’Union des artistes (il s’exprime ici à titre personnel). « Je préfère, et de loin, le stress d’un soir de première au théâtre ou d’un premier jour de tournage à une audition », admet celui qui est très présent sur les scènes théâtrales de la Vieille Capitale.

« Une audition, ce n’est pas la vérification de ton talent », tient-il à préciser, se rappelant ses nombreux allers-retours Québec-Montréal en début de carrière pour d’éventuelles participations à des campagnes publicitaires. « Tu es devant un client qui souhaite présenter un produit : c’est correct, c’est ça le but. » Il est toutefois intarissable sur les exigences de ce type d’auditions, où il faut parfois simuler le quotidien dans un contexte artificiel (« être assis sur une chaise et mimer le volant d’une voiture »), ou tenter de comprendre des directives nébuleuses (« Le plus épouvantable, c’est de se faire dire : ne joue pas ! On peut jouer plus gros, plus petit, plus intérieur, mais ne pas jouer ? »).

Pour le plaisir (si possible)

Le climat parfois débonnaire, parfois survolté, d’une audition inspire depuis longtemps le réalisateur Simon-Olivier Fecteau, matière de base de sa série Web à succès En audition avec Simon. L’approche relève souvent de la caricature, mais l’état de vulnérabilité extrême dans lequel sont parfois plongés les personnages n’est pas si éloigné de la réalité. Une vulnérabilité qui peut nuire aux acteurs, selon Maxime Giroux, directeur de casting depuis 18 ans.

« Oui, c’est une expérience stressante, qui demande beaucoup d’humilité, reconnaît celui qui dirige maintenant sa propre agence. Ça exige de l’acteur un contrôle incroyable de sa nervosité, alors qu’on le juge souvent sur son âge, son apparence physique, etc. Et tout particulièrement en publicité, où le meilleur acteur au monde ne risque pas d’être choisi s’il ne correspond pas au look recherché. » Pour ceux qui souhaiteraient mieux comprendre cet univers, il recommande le documentaire J’me voyais déjà, de Bachir Bensaddek, tourné il y a une décennie, dans lequel de jeunes acteurs alors inconnus (dont Ève Landry, François Arnaud et Anne-Élisabeth Bossé) font leurs premiers pas dans le métier.

Maxime Giroux compare aussi le processus d’audition à un muscle : plus on le travaille, plus fort il est. Et le conseil vaut pour les acteurs de tous les âges, surtout ceux qui ont une longue feuille de route, ou une certaine notoriété, croyant se dispenser de cette étape qui est souvent une double rencontre : avec un rôle et avec un réalisateur. « Je vois des acteurs d’expérience qui ont un plaisir fou en audition. Ils ont compris qu’ils ne contrôlent qu’une seule chose : leur performance. » « C’est aussi l’occasion pour un metteur en scène de théâtre, ou un réalisateur, de valider son idée sur un acteur, ou de se laisser surprendre par quelqu’un à qui il n’avait pas pensé au départ », souligne Jean-Michel Girouard, admettant ainsi qu’il y a une part de hasard dans le processus d’audition.

Il y a aussi un aspect darwinien dans cette sélection pas tout à fait naturelle, succinctement résumé par Maxime Giroux. « L’Union des artistes compte environ 14 000 membres, 60 à 70 nouveaux membres chaque année, dans toutes les disciplines, sans compter ceux et celles qui ne sortent pas des écoles de théâtre ou [qui sont] issus de la diversité culturelle. » Ce qui fait en sorte que la fameuse tarte des cachets offre des pointes beaucoup plus petites à un nombre croissant d’acteurs, jamais à l’abri de considérations matérielles, comme le paiement du loyer.

Alors que plusieurs s’insurgent ouvertement devant la rareté croissante des auditions, et déplorent le culte de la vedette, grâce auquel les mêmes visages s’affichent un peu partout, l’angoisse liée à ce processus en camoufle une autre beaucoup plus importante, liée au contexte économique de la culture, selon Jean-Michel Girouard. « Davantage d’auditions amélioreraient les choses et susciteraient plus de diversité. Mais le véritable problème, ce ne sont pas les auditions, mais le nombre de rôles disponibles. »