Le passé recomposé de Tarantino

Brad Pitt est irréprochable dans son rôle de cascadeur débonnaire et Leonardo DiCaprio trouve pour sa part l’une de ses meilleures partitions dans son incarnation d’un acteur déchu et un brin alcoolo.
Photo: Sony Pictures Brad Pitt est irréprochable dans son rôle de cascadeur débonnaire et Leonardo DiCaprio trouve pour sa part l’une de ses meilleures partitions dans son incarnation d’un acteur déchu et un brin alcoolo.

Los Angeles, 1969. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), connu jadis pour son rôle de cowboy dans un populaire feuilleton télévisé, essaie désespérément de donner un second souffle à sa carrière, qu’il voudrait cinématographique. Un rêve alimenté par la proximité du couple le plus en vogue d’Hollywood : Roman Polanski et Sharon Tate, récemment emménagés dans la résidence sise en surplomb de la sienne sur la convoitée Cielo Drive. Si loin, si proches… Au moins Rick peut-il compter sur le soutien indéfectible de Cliff Booth (Brad Pitt), un cascadeur devenu en quelque sorte sa nounou. En périphérie de la ville, un certain Charles Manson s’est constitué une inquiétante « famille »… Avec Il était une fois à Hollywood, Quentin Tarantino offre ce qu’il a décrit comme son « magnum opus ». Pari remporté ?

Difficile de trancher : question d’attentes et d’intentions. Sur le plan technique, ce film aux accents d’uchronie, concept déjà utilisé dans Le commando des bâtards (Inglourious Basterds), déploie la maestria attendue. Pour Il était une fois à Hollywood (V.F. de Once Upon a Time in Hollywood), son neuvième et apparemment avant-dernier long métrage avant la retraite, Tarantino a de nouveau bénéficié du concours de l’as directeur photo Robert Richardson, complice fréquent de Scorsese : voilà qui ne nuit pas. D’une précision maniaque, la reconstitution d’époque épate, à l’instar de la facture globale du film, tourné sur la pellicule 35 mm chère au cinéaste.

Égal à lui-même, Tarantino met dans la bouche de ses personnages un florilège de répliques mémorables… tout en succombant volontiers, là encore, fidèle à ses habitudes, à la tentation de s’écouter dialoguer.

Pour le compte, on s’y attend : cela fait partie du charme ou des irritants, c’est selon, propres à l’oeuvre tarantinienne.

Aller voir Il était une fois à Hollywood ou pas ?

 

Ensemble décousu

Tout aussi inhérente à un film de Tarantino : une structure narrative volontairement prompte à la digression. L’ennui, et l’ironie compte tenu du titre, est qu’ici, le cinéaste peine à convaincre qu’il a une histoire à raconter. Quelques séquences s’avèrent épiques : lorsque Cliff se rend au tristement célèbre Spahn Ranch, lorsque Rick « pète un câble » dans sa loge… Mais l’ensemble est décousu, avec pour tout liant d’interminables scènes de voiture.

Redondants, ces passages deviennent vite lassants. D’autant que leur surabondance ne vise qu’à accommoder en arrière-plan un défilé de marquises de cinéma. Sur celles-ci, Tarantino, cinéaste cinéphile s’il en est, insère le plus possible de titres de films projetés alors. Sa ferveur référentielle a rarement été aussi patente et, dans ce cas précis, envahissante puisqu’inductrice de longueurs venant plomber le rythme.

Dans le même ordre d’idée, lors des scènes tournées en intérieur, les murs des décors ont été tapissés d’affiches de films. Une illustration du narcissisme du milieu ? Il était une fois à Hollywood ne se bâdre guère de telles considérations.

Pourtant, tout est en place pour une fascinante réflexion sur ce qui constitue une période charnière de l’histoire de « Tinseltown » : la fin de son âge d’or et le début de ce qu’on appela le Nouvel Hollywood. Rick Dalton est un tenant de l’ancienne garde en perte de repères, tandis que Sharon Tate et Roman Polanski, que le premier admire à distance, incarnent le futur glorieux.

Mais justement, l’un des principaux problèmes du film est que Tarantino ne parvient jamais réellement à arrimer Sharon Tate à son récit.

Un prétexte

On assiste en effet à une curieuse dichotomie : comme pour souligner l’importance du personnage, Tarantino « montre » Sharon, souvent seule, dans ce qui ressemble à des intermèdes déconnectés de l’intrigue d’abord centrée autour de Rick et Cliff, sauf qu’il ne lui impartit qu’une poignée de répliques (lui, le plus verbomoteur des cinéastes). Elle est inactive, quasi inaudible…

Il en résulte un gros malaise, car, et ce n’est pas un secret, Tarantino fait intervenir dans sa proposition la secte de Charles Manson, responsable de l’assassinat de la comédienne. Avis de léger divulgâcheur : non, les meurtres horribles de Sharon Tate et de ses amis ne sont pas à l’ordre du jour, et aucun studio n’aurait donné le feu vert à une telle chose, mais massacre final il y a, comme il se doit dans un film de Tarantino. Fin du divulgâcheur.

Or, le dénouement venu, on ne peut s’empêcher de trouver que Sharon Tate n’est finalement là que pour permettre à Tarantino d’en découdre avec la secte de Manson (avec toute l’outrance virtuose et l’humour noir qu’on lui connaît). Désincarnée, Sharon Tate n’est ni sujet ni même objet : elle est prétexte. Pour l’anecdote, Tarantino a indiqué qu’elle est censée représenter une présence angélique. M’ouais…

Outre qu’elle ne ressemble pas beaucoup à la vedette de La vallée des poupées (Valley of the Dolls) ni du Bal des vampires (The Fearless Vampire Killers), Margot Robbie est contrainte de travailler avec bien peu. À l’inverse, en acteur déchu et un brin alcoolo, Leonardo DiCaprio trouve l’une de ses meilleures partitions. Brad Pitt, en cascadeur débonnaire, est quant à lui irréprochable, quoique le rôle reste circonscrit dans la zone de confort.

Parmi la kyrielle d’apparitions, on notera : Dakota Fanning, glaçante en future criminelle Lynette « Squeaky » Fromme ; Julia Butters, parfaite en enfant actrice qui donne une leçon de « méthode » à Rick ; Kurt Russell, savoureux en chef cascadeur… D’ailleurs, ce dernier fait office de narrateur dans la très verbeuse seconde partie.

Hommage obsessif compulsif à Hollywood par un cinéaste qui l’adore, c’est là un opus qui séduit autant qu’il déçoit. Magnum ou pas.

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Il était une fois à Hollywood (V.F. de Once Upon a Time in Hollywood)

★★★

Réalisé par Quentin Tarantino. Avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie, Al Pacino. États-Unis, 2019, 161 minutes.