«Le mariage d’adieu»: un beau grand bateau

L’intrigue navigue habilement entre drame et comédie, souvent lorsque la cinéaste aborde des coutumes distinctives. Et le mensonge est un motif récurrent dans le récit.
Photo: VVS Films L’intrigue navigue habilement entre drame et comédie, souvent lorsque la cinéaste aborde des coutumes distinctives. Et le mensonge est un motif récurrent dans le récit.

Alors qu’elle marche d’un bon pas dans une avenue passante de New York, Billi discute au téléphone avec sa grand-mère Nai Nai, qui elle se trouve en Chine. Au gré de la conversation, elles échangent une succession de petits mensonges et de demi-vérités. Entre autres exemples : la jeune femme prétend porter un chapeau afin de ne pas prendre froid tandis que l’aïeule, qui est à l’hôpital, affirme être chez sa soeur.

Cette séquence d’ouverture met la table pour la suite, Le mariage d’adieu relatant comment la famille entière de Nai Nai, sous prétexte de la préserver, décide de lui cacher qu’elle se meurt d’un cancer. Une décision avec laquelle Billi, qui est très proche de sa grand-mère malgré la distance qui les sépare, est farouchement en désaccord : c’est là le trèsefficace moteur dramatique duMariage d’adieu (V.O. en mandarin et en anglais avec sous-titres français de The Farewell). Aussi Billi décide-t-elle de se rendre en Chine contre l’avis de ses parents qui, avec le reste du clan, ont convenu d’organiser le mariage d’un cousin comme prétexte à une réunion familiale en Chine.

De la mystification naît un cauchemar logistique que la cinéaste Lulu Wang traite avec un mélange irrésistible de drôlerie et de mélancolie. L’auteure a en l’occurrence basé Le mariage d’adieu sur un épisode similaire survenu avec sa grand-mère dans sa propre famille. D’où l’acuité du portrait, d’une part, et le refus de simplifier le dilemme moral auquel fait face la protagoniste, d’autre part.

Aisance parfaite

Billi n’étant pas retournée en Chine depuis des lustres, tout un pan du scénario finement observé, pour avoir été vécu par la cinéaste, met en relief un choc culturel exacerbé par l’énormité de la situation. Agir de la sorte constitue une tradition, fait-on valoir à Billi, qui accepte de jouer le jeu sans que son malaise se dissipe.

Immigrée aux États-Unis lorsqu’elle avait six ans, la jeune femme âgée à présent de 31 ans pose sur la question un regard occidental et met du temps à accepter la validité du point de vue défendu par son père et son oncle, les deux fils de Nai Nai. Comme l’explique à sa nièce le second : « En Chine, on a un dicton : ce n’est pas le cancer qui tue, c’est la peur de mourir. » Et d’ajouter que la vie d’une personne en Chine ne lui appartient pas, qu’elle s’inscrit dans un tout familial et social. Aussi revient-il aux proches, afin de préserver la personne chère, de prendre sur leurs épaules ce poids de stress et de tristesse.

L’intrigue navigue habilement entre drame et comédie, souvent lorsque la cinéaste aborde des coutumes distinctives, tel le rituel des offrandes aux morts. Et voici que toute la famille se rend au cimetière porter sur la tombe du grand-père fruits et biscuits. On lui allume une cigarette sous les protestations de Nai Nai : son mari avait cessé de fumer ! Non, lui apprennent ses fils : il n’avait pas vraiment arrêté. Le mensonge est un motif récurrent dans le récit.

Cette séquence illustre par ailleurs parfaitement l’aisance de Lulu Wang à passer du rire à l’émotion dans une même scène.

Simple et magnifique

Il est en outre des passages quasi oniriques très brefs, et très beaux. La nuit suivant la virée au cimetière, justement, on aperçoit feu le grand-père fumant à la fenêtre de la chambre d’hôtel de Billi : à demi éveillée, elle ne voit que les volutes de fumée se dissiper dans la nuit. Ou encore quand Billi, sur le quai du métro de New York, croit reconnaître Nai Nai de l’autre côté, son image rendue intermittente par le train en mouvement… Simple et magnifique.

À ce propos, la facture pourra paraître sans prétention sur le coup, mais un réel travail visuel est à l’oeuvre et s’incruste dans la mémoirea posteriori.

Enfin, si le film est si réussi, c’est en grande partie grâce à l’interprétation mémorable d’Awkwafina. Elle parvient à donner au spectateur un accès privilégié au voyage — largement intérieur — de Billi. Son trouble et son chagrin deviennent les nôtres, à l’instar de son irrépressible joie. Un film à chérir.

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Le mariage d’adieu (V.O., s.-t.f., de The Farewell)

★★★★

Étude de moeurs de Lulu Wang. Avec Awkwafina, Tzi Ma, Diana Lin, Zhao Shuzhen, Lu Hong. États-Unis, 2019, 98 minutes.