«Le vent de la liberté»: hautes coutures

C’est en Bavière que rêvaient d’atterrir deux familles est-allemandes, ce qu’elles feront le 16 septembre 1976 à bord d’une montgolfière… artisanale.
Photo: AZ Films C’est en Bavière que rêvaient d’atterrir deux familles est-allemandes, ce qu’elles feront le 16 septembre 1976 à bord d’une montgolfière… artisanale.

Il y a ce que l’on a surnommé le cinéma de l’Holocauste, radiographiant un moment charnière du XXe siècle. On peut aussi parler d’un cinéma de la guerre froide, pas seulement inspiré des romans de John Le Carré. Les cinéastes allemands y trouvent souvent un bon filon, et décrivent cette période avec un grand souci du détail, sans renier leurs sensibilités artistiques : la RDA de Christian Petzold (Barbara) apparaît fort éloignée de celle de Florian Henckel von Donnersmarck (La vie des autres, Never Look Away).

Il ne faut pas sous-estimer non plus le potentiel de toutes ces histoires (authentiques) de fuites désespérées vers la liberté, le plus souvent vers Berlin-Ouest, ou d’autres destinations, pourvu qu’elles ne soient pas communistes. Même la Bavière peut s’avérer fort utile, et c’est dans cette région que rêvaient d’atterrir deux familles est-allemandes, ce qu’elles feront de manière spectaculaire, et dangereuse, le 16 septembre 1976 à bord d’une montgolfière… artisanale. Une évasion si abracadabrante qu’elle fit le tour du monde plus vite qu’en ballon, autre gifle infligée à un régime dit démocratique.

Dans Le vent de la liberté, Michael Bully Herbig tire le maximum d’adrénaline de cette aventure humaine et technique, établissant rapidement un climat de paranoïa et de suspicion qui ne surprendrait pas les servantes écarlates de Margaret Atwood tant la menace d’une dénonciation semble omniprésente. Surtout lorsque le voisin travaille pour la Stasi, ce qui est le cas de la famille Strelzyk, dont le père (Friedrich Mücke) est électricien, qui ne pense qu’à fuir et qu’une première tentative d’évasion en montgolfière n’a pas découragé.

Un couple d’amis devait être de ce premier voyage, mais Günter (David Kross), un ambulancier qui avait cousu le premier ballon avec une patience de moine, a reculé au dernier moment, craignant que d’autres vents que celui du nord les poussent là où ils ne voulaient pas aller, peut-être même vers la mort. La deuxième tentative ne pourra pas s’organiser en deux ans, les autorités policières, dont un enquêteur déterminé (le toujours charismatique Thomas Kretschmann), scrutant à la loupe les débris du premier ratage (même des médicaments laissés derrière pourraient les conduire jusqu’aux ingénieux téméraires, avec la complicité forcée des pharmaciens de la région).

Le climat tendu et suspicieux ne se dissipe jamais dans cette reconstitution historique qui effectue bien sûr quelques entorses au réel, le cinéaste imaginant une histoire d’amour entre adolescents, prétexte à une correspondance compromettante (même une boîte à lettres devient ici source de stress). Illustré à une cadence qui ne laisse pratiquement aucun répit et s’appuyant sur les musiques aussi frénétiques qu’omniprésentes de Marvin Miller et Ralf Wengenmayr, Le vent de la liberté souffle avec une efficacité indéniable.

Dans ce monde où tous possèdent le profil de l’espion, y compris l’éducatrice en garderie, où les halls d’hôtels, particulièrement à Berlin, ressemblent à des clubs privés pour mouchards à moustaches, ces deux familles s’agitent comme des poissons dans un bocal, parfois avec un amateurisme amusant, souvent au péril de leur vie, et surtout celle de leur progéniture. La dévotion qu’ils déploient pour coudre, concevoir et camoufler cette arche de Noé destinée à se confondre avec les nuages, et parfois entourée d’hélicoptères menaçants (une autre liberté qui relève de l’effet spectacle) apparaît quasi indestructible.

Sans doute inspiré par la démarche toujours pétaradante d’un compatriote expatrié à Hollywood, Roland Emmerich (Independance Day), salué au générique, Michael Bully Herbig, surtout connu comme acteur comique en Allemagne, n’avaitguère envie d’une aride leçon d’histoire et de géopolitique. Ici soufflent les vents du suspense haletant, d’une lutte sans répit pour la survie, le tout assorti de quelques visions oniriques où l’on décrit cet État policier dans ses aspects les plus sadiques. Ce qui n’est pas très loin de la réalité historique.

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Le vent de la liberté (V.F. de Balloon)

★★★ 1/2

Drame biographique de Michael Bully Herbig. Avec Friedrich Mücke, Karoline Schuch, Alicia von Rittberg, David Kross. Allemagne, 2018, 126 minutes.